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Tout le chaos du monde dans une pièce de 80 mètres carrés

VIDEO | 2011, 13' | Dans Les Arrivants, Claudine Bories et Patrice Chagnard ont placé leur caméra dans le bureau où les immigrants demandent le droit d'asile à l'administration française. Des face-à-face qui portent déjà, en eux, de fortes tensions dramatiques, avec leur propre "suspense" faisant glisser le documentaire du côté de la fiction, sans le moindre mot de commentaire, sans interview et sans intervention des cinéastes. Explications.

Quelle était votre première idée en commençant le travail sur Les Arrivants ?

Claudine Bories : Notre monde est en train de subir une mutation extraordinaire du fait des flux migratoires. Quelque chose de nouveau apparaît sous nos yeux, qu'on ne peut pas ignorer. Cette nouveauté nous semble a priori positive et plutôt heureuse. D'autres pensent différemment. Ce qui est sûr c'est que les étrangers sont là, et qu'autour de cette présence, il y a beaucoup de passion, mais aussi beaucoup de mensonges, de confusion et d'hypocrisie.

Nous sommes partis de ce constat, avec le désir d'y voir un peu plus clair, d'aller voir ce qu'il y a dans le réel, au-delà des fantasmes de compassion ou de rejet. Pour cela, nous avons choisi de nous focaliser sur le droit d'asile. Le droit d'asile et les principes qui sont les siens, donne d'emblée notre point de vue sur le sujet — un point de vue philosophique et éthique, en référence aux valeurs qui nous viennent des philosophes des "Lumières" et de beaucoup plus loin encore. Des valeurs auxquelles nous sommes l'un et l'autre très attachés. Par ailleurs, le droit d'asile, pour se tenir dans une actualité un peu provocatrice, c'est le contraire de l'immigration choisie.

Patrice Chagnard : Les choses sont devenues claires au cours de nos repérages lorsque nous avons découvert la CAFDA, ce lieu extraordinaire où des familles débarquent chaque jour du monde entier pour demander l’asile. Seuls les demandeurs d’asile ayant au moins un enfant peuvent y accéder. Cette plateforme d’accueil officielle est financée par l’Etat et gérée par le CASP (Centre d'action sociale protestant).

Ce qui est incroyable c’est que ces familles — qu’on appelle à la CAFDA "primo-arrivants" et que nous appelons nous "les arrivants" — , débarquent là le jour même de leur entrée sur le territoire. Certains sont amenés par la Croix-Rouge directement de Roissy, d’autres sont guidés par les passeurs jusqu’au comptoir d’accueil ou lâchés devant la porte. Certains ne savent même pas dans quel pays ils sont. La plupart ne parlent pas un mot de français.

On peut imaginer le choc que représente pour eux ce premier contact. Mais le choc n’est pas à sens unique. Ce débarquement quotidien est aussi une épreuve pour les travailleurs sociaux qui, de l’autre côté du comptoir, doivent y faire face.

A quoi ressemble ce lieu d'accueil, la CAFDA ?

PC : Tout le chaos du monde, les guerres, les conflits, dont nous ignorons jusqu’à l’existence, tout ça se bouscule dans une pièce de 80 mètres carrés ! On y rencontre des Tchétchènes, des Tamouls, des Erythréens, des Soudanais, des Roumains, des Mongols, des Afghans,…

Dans la salle d’accueil de la CAFDA, il y a un comptoir qui sépare les arrivants de ceux qui ont la charge de les recevoir — un simple comptoir, pas même un guichet. C'est une sorte de frontière fragile, toute symbolique.

On s'est d'abord installés là sans caméra, pour regarder et prendre contact, et on a ressenti très violemment les contradictions du lieu. C’est là que, dans l’urgence, les travailleurs sociaux doivent effectuer un premier tri entre les "vrais" demandeurs d’asile et les autres. C’est là qu’à longueur de journée, ils reçoivent en pleine figure toutes ces détresses sans avoir les moyens suffisants pour y répondre.

Ces travailleurs sociaux sont au front en permanence, ils supportent concrètement toutes les contradictions, les ambiguïtés de notre société face à la demande de "l’autre", cet étranger vécu plus ou moins comme une menace. Mais ces travailleurs sociaux ne forment pas un corps homogène, chacun d’eux réagit différemment, avec son tempérament, sa sensibilité et ses limites.

Ce face à face dramatique qui a lieu chaque jour entre arrivants et accueillants, entre "eux" et "nous", renvoie chacun de nous à lui-même, à ses émotions, à ses choix éthiques ou politiques. Avec la CAFDA, nous avions vraiment trouvé le lieu qu’il nous fallait pour faire le film que nous voulions : le contraire d’un film institutionnel.

Claudine Bories : Ce qui nous a séduits, outre la force de ce face-à-face, c’est qu’il y avait dans la façon même dont les choses se déroulaient, dans la chronologie des rendez-vous entre les arrivants et les accueillants, une sorte de dramaturgie naturelle, une mise en scène, qui étaient d’emblée cinématographiques.

Cela nous a permis de construire notre film un peu comme une fiction, sans le moindre mot de commentaire, sans interview et sans intervention de notre part. Les situations que nous avions devant les yeux étaient suffisamment fortes. Elles portaient en elles-mêmes leur propre "suspense".

Quel est le premier regard jeté sur l'étranger ?

Patrice Chagnard : Quand les arrivants débarquent à la CAFDA, on ne sait rien de ce qui a motivé leur exil. On perçoit leur angoisse, leur détresse, mais ils nous semblent lointains, incompréhensibles, a priori suspects. Le fait qu’ils parlent entre eux une langue qu’on ne comprend pas renforce ce sentiment. On ne peut s’empêcher de se demander s’ils ne mentent pas. On ne peut s’empêcher de les suspecter.

Sans doute sommes-nous, nous aussi, victimes d'un climat de suspicion à l’égard des étrangers. Mais il n’y a pas que ça. La vérité n’est pas univoque. Ces familles ont un objectif à atteindre : obtenir le statut de réfugié et elles doivent mettre en oeuvre une stratégie pour atteindre ce but. De plus elles sont encore sous le choc des épreuves du voyage, souvent déprimées et épuisées.

Pour toutes ces raisons, la vérité de leur histoire ne peut pas être donnée d’emblée. Elle ne peut se révéler que peu à peu, dans le film comme dans la réalité, au fil des rendez-vous avec les travailleurs sociaux, et surtout au moment où elles vont rencontrer Juliette, la juriste qui va les aider à mettre en français leur récit, c’est à dire à apporter la preuve des persécutions qu’ils ont subies. C'est sur ces éléments que se détermineront les fonctionnaires de l’OFPRA (l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) qui vont juger leur dossier et leur accorder ou non l'asile.

Claudine Bories : Peu à peu, on en apprend davantage sur chacun d’eux. Le film progresse de cette façon. Le spectateur reste à tout moment libre de croire ce qu’il entend ou d’en douter, d’adhérer au récit de l’un ou de l’autre, ou au contraire de le rejeter. On a voulu qu’il n’arrête pas de s’interroger et qu’il découvre — peut-être comme nous l’avons découvert nous-mêmes — que ce n’est pas forcément l’exactitude du récit qui est la vérité de la personne.

Ce qui nous a touchés le plus, parfois même bouleversés, dans tout ce que nous avons filmé, ce n’est pas tant les persécutions qu’ils ont subies et qu’ils racontent avec beaucoup de pudeur et de retenue, que le fait qu’ils vivent ici, devant nous, au présent, dans la faim et le manque de tout.

Comment avez-vous choisi vos personnages ?

Patrice Chagnard : Ce choix est d'autant plus important que le cinéma que nous pratiquons est un "cinéma de personnages", ce qui n'est pas toujours le cas en documentaire. Pour cela, il faut choisir et donc privilégier certaines personnes et en rejeter d’autres. Ça se fait par étapes.

D’abord, il y a ceux qui nous donnent leur autorisation et ceux qui refusent d’être filmés. Il était très difficile de faire comprendre aux arrivants ce que nous réalisions le premier jour de leur arrivée. Ils sont dans un tel état d’épuisement et de stress. Ils ne comprennent rien et ont peur de tout. Il nous a fallu un mois avant d’obtenir l’accord d’une première famille. Et encore ! Peut-être n’avait-elle tout simplement pas la force de dire non !

Cette difficulté nous a sans doute aidés à nous rapprocher d’eux, à mieux comprendre leur stress. Je crois que, finalement, ce qui nous a permis d’obtenir peu à peu leur confiance, c’est précisément que nous dépendions d’eux pour notre travail.

Ce « pouvoir » qu’ils avaient sur nous rétablissait une sorte d’équilibre entre eux et nous. Ils pouvaient percevoir que, malgré notre position de cinéastes, nous aussi étions fragiles. Du coup on pouvait se parler "d’homme à homme".

Avez-vous des regrets ?

Claudine Bories : Aucun Tchétchène n'a voulu être dans le film, alors qu'ils sont majoritaires à la CAFDA. Ils craignaient pour eux-mêmes et ont un rapport très méfiant avec la caméra, quasi paranoïaque. Il faut dire qu'elle leur semble une arme au service du FSB, les services de renseignements de la sécurité russe. Ils avaient peur de représailles d'agents du FSB à Paris, et ce n'est pas du tout injustifié. Ces agents existent bel et bien en France et peuvent les persécuter. C'est le même problème avec les Congolais. Ceux qui se sentent vraiment en danger ont refusé d'être dans le film.

Où avez-vous choisi de placer votre caméra ?

Patrice Chagnard : C’est moi qui suis à la caméra, et il n’est pas question de me faire oublier. Ce n’est pas du tout ma manière de procéder. Je sais par expérience que ce qui me permet de filmer, parfois dans des situations dramatiques, ou très fortes sur un plan émotionnel, comme ça a été souvent le cas au cours de ce tournage, ce n’est pas de me rendre invisible, c’est au contraire d’être présent le plus possible dans la relation à ceux que je filme.

La place de la caméra découle de cette relation avec les personnes filmées. Concrètement, dans le cas des Arrivants, les bureaux étaient extrêmement exigus et, outre ceux que nous filmions, nous étions toujours trois, Claudine, Pierre Carrasco au son et moi. La plupart du temps, je n’avais pas assez de recul pour pouvoir "faire le point" et j’étais parfois obligé de bousculer un peu l’un ou l’autre pour obtenir le cadre que je voulais. Evidemment, ça n’est pas sans effet sur le déroulement de la scène elle-même! Mais la plupart du temps ce sont des effets positifs.

Là encore, le fait d’avoir des difficultés concrètes, visibles, de "galérer" parfois pour trouver la bonne place, l’angle juste, au vu et au su de tous, nous rend plutôt sympathiques. Les arrivants ne nous oubliaient donc jamais : ils voyaient nos difficultés, ils nous prenaient à témoin. Ils avaient alors tendance à se lâcher davantage, et la scène que nous étions en train d'enregistrer gagnait en intensité. Le spectateur a l’impression — on nous dit beaucoup ça — que la caméra est "transparente"… Mais c’est une illusion. En réalité le spectateur prend notre place. Il entre dans la scène comme nous l’avons fait. Il voit ce que nous avons vu.

Les deux personnages principaux sont les assistantes sociales, Caroline et Colette, très différentes l'une de l'autre…

Claudine Bories : Caroline et Colette, du fait de leur langue et de leur culture, sont proches de nous. Il nous est plus facile de nous identifier à elles qu’à des Sri-Lankais ou des Erythréens. Par ailleurs elles portent la problématique qui est la nôtre, celle du spectateur, la problématique de l’accueil. C’était pour nous essentiel de nous approcher d’elles autant et même davantage que des arrivants.

Patrice Chagnard : Concrètement, chaque fois qu'on franchissait le pas pour se rapprocher d'une famille d'arrivants, par exemple en la suivant dans le métro après leur passage à la CAFDA, on cherchait l'équivalent avec une assistante sociale. On sort ainsi de son bureau avec Caroline, qui fume une cigarette après un entretien difficile, on la voit craquer, on est avec elle lorsqu'elle parle avec sa chef de service. Et c’est de cette façon que se révéle dans le film qu’il y a une sorte de schizophrénie dans la politique à l’égard des demandeurs d’asile.

Le personnage de Caroline est emblématique de ce malaise. Elle peut être parfois agressive avec les arrivants. Au début cela nous a déconcertés. Mais cette violence à fleur de peau fait partie de sa personnalité, comme c’est dans le caractère de Colette d’être « bordélique ». Ni l’une ni l’autre ne sont des assistantes sociales « exemplaires », au contraire. Mais c’est précisément à travers ce qu’elles laissent voir, l’une comme l’autre, de leurs fragilités qu’on peut mesurer à quel point ce qu’on leur demande de faire est impossible, absurde.

Chacune à sa manière révèle ce qu’il y a de proprement kafkaïen dans l’institution et dans ses contradictions. Elles révèlent la violence qu’elles-mêmes subissent, et qu’elles doivent à leur tour faire subir aux familles, celle d’un système qui dit une chose et son contraire, qui affiche une volonté d’accueil et dans le même temps pratique le rejet, un système qui rend fou – et pas seulement à la Cafda, voyez les drames à France Télécom et ailleurs.

Dans ce sens Caroline et Colette sont vraiment des « héroïnes » d’aujourd’hui. En tout cas c’est comme ça que nous les voyons et que nous essayons de les montrer.

Avez-vous ensuite montré le film aux assistantes sociales et aux arrivants ?

Claudine Bories : Tous les gens de la CAFDA, assistantes, chefs de service, traducteurs, ont pu voir le film. A la première projection, Ils ont beaucoup ri (d’eux-mêmes). Depuis, la situation de la CAFDA s’est dégradée et les conditions dans lesquelles ils travaillent ont encore empiré…

Du coup, aujourd’hui, le film leur renvoie surtout quelque chose de leur propre souffrance dans leur travail… Par contre aucun des arrivants n'est venu. Certains se sont perdus dans la nature ; pour les autres c'est une question de langue : ils ne comprennent pas le français et il est difficile de leur montrer le film.

Est-ce un film politique ?

Patrice Chagnard : Tout dépend du sens qu’on donne à ce mot. Si on entend par là un film à message qui développe un point de vue militant, non, c’est même le contraire. Avec Les Arrivants, on vise tout à fait autre chose, quelque chose de plus profond, à la fois plus universel et plus intime.

Il y a bien sûr un contexte politique en France et en Europe : il y a sur ce sujet en ce moment un climat violent et délétère et il n’est pas question pour nous de faire l’impasse là-dessus. Mais nous pensons précisément que pour échapper à la propagande et aux mensonges officiels qu’on nous assène quotidiennement, il faut accepter de faire un chemin vers une vérité plus complexe. Par rapport à cette réalité, il existe une vérité de nous-mêmes qui n’est pas forcément facile à reconnaître. Comment réagirions-nous si nous étions à la place de Caroline ou de Colette ? Et c’est précisément ce que fait le film. Il nous met à cette place.

Claudine Bories : Quand on s’approche un peu de la vérité, il n’y a plus les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Il n’y a pas de réponse simple à cette question de l’accueil des étrangers.

Patrice Chagnard : Par ailleurs, sur un tel sujet, on tenait malgré tout à une certaine légèreté, un ton pas trop "plombé", ni militant, ni pédagogique. Dans ce film, on rit et on pleure. C’est très important pour nous qu’il y ait ces deux tonalités. Ça fait partie de notre point de vue. Et ça ressemble au cinéma qu’on aime.

Est-ce que, selon vous, l'image de la France comme patrie des droits de l'homme, est écornée aujourd'hui dans le monde ?

Claudine Bories : Sur le terrain, la place de la France comme terre d'asile n'existe plus : ce prestige symbolique de notre histoire a été peu à peu défait par les politiques successives concernant l'immigration. Notre film voulait remettre la lumière sur ce point, car le droit d'asile reste selon nous la vraie philosophie du rapport à l'étranger. Il est au fondement de la tradition républicaine française. La France, depuis la Révolution de 1789, a quand même été un pays phare de cette protection de toutes les victimes du monde. Il en reste quelques traces à Paris : dans cette ville, vous pouvez rencontrer la terre entière, sans ghetto ni exclusive. La CAFDA, c'est un petit bout de ce monde entier.

Le premier et le dernier plans du film, sur la sculpture de l'éléphant qui voyage, disent un peu cela…

Patrice Chagnard : Il s'agit de dire qu'ils viennent de loin et qu'ils apportent avec eux leurs cultures, leurs dieux. En écoutant leurs récits, on fait un voyage dans leurs paysages, au Sri-Lanka, en Mongolie, en Erythrée. Même dans le huis-clos des bureaux, ces images là sont présentes. Ça se passe dans l'imaginaire du spectateur. Mais c'était important qu'à un moment donné cet imaginaire prenne corps dans le film. C'était important de les suivre dans la rue, comme on le fait avec la famille sri-lankaise, jusqu’au Temple de Ganesh, un lieu qui leur appartient, dans ce Paris du monde entier.

Propos recueillis par Antoine de Baecque pour CTV.