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Un alchimiste en quête d'étonnement

Au travers de ses quatre films, La Vie de Jésus (1996), L'Humanité (1999), Twentynine Palms (2002), et Flandres (2006), Bruno Dumont interroge, par les moyens du cinéma, le sacré, l'humain, et le cinéma lui-même. Philosophe de formation, Bruno Dumont se définit avant tout comme « quelqu'un qui cherche ». Portrait.

La Vie de Jésus, premier long métrage de Bruno Dumont, est une question en soi.  Le réalisateur l'avoue lui-même: « derrière ce titre, se trouve un film qui n'est absolument pas dans l'iconographie chrétienne »: une bande de mauvais garçons, un jeune chômeur sur la voie du crime et… trois chutes à mobylette. « La Vie de Jésus  vient probablement d'une préoccupation que j'avais sur la recherche du sens de cette histoire, explique-t-il,  ainsi que d'une volonté de donner une réponse totalement profane à ces questions ». Demie réponse cependant pour le spectateur, qui, frustré de certitude, est associé par le réalisateur à son propre questionnement : « Le film n'est pas là pour résoudre les problèmes du spectateur, mais pour l'éveiller. Lorsqu'il sort du film commence pour lui le travail de méditation. »

Travail obsédant tant les images reçues par le spectateur dans les films de Bruno Dumont sont violentes. L'Humanité, son second long métrage, s'ouvre sur le sexe d'une enfant violée. « J'ai filmé son sexe parce que c'est de là que vient son mal, explique Dumont. J'ai posé ma caméra et j'ai écouté, aussi simplement que ça. Ce n'est pas le résultat d'une réflexion, puisque je filme ce que je ne comprends pas. C'est ça qui m'intéresse, ce que je ne comprends pas.» A l'image du personnage principal de L'Humanité, inspecteur de police, le réalisateur enquête en effet sur « la duplicité de l'être humain, ses passions, le mélange du bien et du mal... La laideur, l'ambiguïté me fascinent confie-t-il. Et je me sers de ça pour aiguillonner le spectateur, pour développer ses moyens immunitaires.»

Pour s'approcher au plus prêt des ambiguïtés humaines, Dumont  préfère employer des acteurs non professionnels qu'il place devant la caméra sans leur donner de texte. Tout au plus quelques indications. « J'attends des acteurs qu'ils livrent leur propre nature. Lorsque je dis « Action », je veux qu'il se passe quelque chose. Je ne suis pas moraliste, ni prophète. Je mets mes personnages sous le microscope et j'observe. » Et si la voix des acteurs sonne faux, c'est tant mieux. « L'art c'est le faux, disait Degas. Oui, et il est la seule façon de ressentir le vrai... » nous dit Bruno Dumont.

Ce processus de recherche et d'expérimentation trouve paradoxalement son acmé dans Twentynine Palms, seul film pour lequel le réalisateur ait employé des acteurs de profession. L'histoire? Un couple en repérages pour un film dans le désert californien. Rien de plus. « Ca m'intéressait de faire un film en niant l'histoire, la photo, tous les attributs traditionnels du cinéma. Alors je me suis dit, choisissons deux acteurs très vite, tournons, et on verra ce qui se passe. »

Le réalisateur est le premier étonné du résultat. « Au début, j'avais peur de tourner, je me disais « Je ne tourne rien, il ne se passe rien »… Mais je me suis aperçu que même lorsque je ne tourne « rien » il y a quelque chose. ». De fait, il y a le néant de ce couple, sombrant peu à peu dans l'horreur, jusqu'à une scène finale d'une violence hallucinante. « On a besoin du visible pour parler de l'invisible, du bruit pour parler du silence. On a besoin de ça pour parler de choses dont je ne saurais pas parler moi même, qui sont les mystères de l'amour, de la violence. »

Après quatre films, de nombreuses récompenses parmi lesquelles deux grand prix du Jury au festival de Cannes, le cinéaste continue de « chercher », et garde une saine capacité à s'étonner de ce qu'il trouve  derrière l'écran. Ainsi raconte-t-il avoir été « anéanti » au cours du tournage de son dernier long métrage, Flandres, par le labour d'un champ, transcendé à l'image par le Scope : « On a mis vingt mètres de rails, on a installé la caméra, on a filmé, et ce n'est que lorsqu'on a regardé les rushes qu'on a compris qu'il s'était passé quelque chose. C'est pour ça que, dès le scénario, je fais le pari d'aller filmer des choses apparemment communes, avec l'espoir qu'une transcendance ait lieu… Je suis quelqu'un qui croit et qui espère dans le cinéma. »

Henri Desaunay