Alain Resnais : "J'ai essayé de trouver l'équivalent d'une lecture au cinéma..."
Introduction
Dans un entretien au Monde, le 9 mai 1959, la veille du jour de la présentation de son film à Cannes, le cinéaste revient sur son approche cinématographique du roman de Marguerite Duras...
Article
A l'origine, les producteurs de Nuit et Brouillard m'ont demandé de faire un film sur la bombe atomique. J'ai travaillé pendant quelques mois pour aboutir à un documentaire qui ne m'intéressait pas. J'avais vu plusieurs courts métrages japonais, les films Hiroshima et Les enfants d'Hiroshima, et il m'a paru alors impossible et inutile de refaire ce qui avait déjà été fait. J'ai renoncé à ce projet.
Que vous avez repris en collaboration avec Marguerite Duras ?
Oui. J'admire le monde romanesque de Marguerite Duras —j'ai même pensé tourner pour moi en 16mm, un film d'après Moderato Cantahile, — comme j'admire par exemple celui d'Aragon ou de Queneau. J'ai rencontré la romancière, je lui ai dit : « II serait curieux d'"engluer" une histoire d'amour dans un contexte qui tienne compte de la connaissance du malheur des autres et de construire deux personnages pour qui le souvenir est toujours présent dans l'action. » A ma surprise, elle s'est intéressée à ce sujet et elle a écrit un scénario auquel nous avons travaillé ensemble.
Quel rôle attribuez-vous à la guerre dans votre film ?
J'éprouve la sensation qu'on est chaque matin, grâce à l'information, à la presse, au courant de toutes les atrocités du monde. On sait. Et il y a cette allée et venue perpétuelle du bonheur individuel qu'on tente de préserver en ayant toutefois conscience du malheur collectif. La guerre est entrée d'elle même dans le sujet sans que le film soit pour autant à thèse ou pacifiste. Comme l'indique le titre Hiroshima mon amour. Hiroshima représente ce drame collectif face à l'histoire singulière, privée, d'une jeune femme à Nevers.
Justifiez-vous l'attitude de votre héroïne sous l'occupation ?
Je n'ai aucun motif de la justifier. Elle n'est pas un "héros positif". Le personnage du soldat allemand n'a aucune importance, je veux dire qu'il est le symbole d'un premier amour. Mais à l'époque, la jeune fille était en révolte et c'est ce qui explique qu'elle ait pu être attirée par un Allemand incarnant à ses yeux le défi ; nous la voulions coupable de quelque chose qui s'était passé en 1944.
Bien entendu, il faudrait être naïf pour voir ici un quelconque procès de la libération. La "tonte" indique dans le film une notion d'humiliation totale exprimée par la privation de liberté. Dans son recueil Au rendez-vous allemand, Paul Eluard a écrit en exergue du poème : « Comprenne qui voudra. » En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On allait même jusqu'à les tondre.
Quels sont, les rapports exacts du couple ; de cette jeune hrançaise et du Japonais qu'elle rencontre à Hiroshima ?
On raconte souvent qu'un amour chasse l'autre. Or ici, dans des circonstances exceptionnelles, l'amour se nourrit d'un nouvel amour. Ainsi la jeune femme retrouve, après quatorze ans, la sensation de son premier amour et identifie le Japonais à l'homme qu'elle a aimé. Le Japonais essaie de la comprendre même quand elle l'irrite.
On peut dire qu'il est le public dans la mesure où ses mouvements de sympathie ou d'antipathie sont ceux du spectateur et se substituent à l'action dramatique. Les deux amants sont étonnés de ce qui leur arrive, et il m'a semblé intéressant de montrer la gaucherie des rapports et la difficulté de "re-communiquer" après une nuit d'amour.
Le film entier est fondé sur la contradiction. Contradiction de l'oubli indispensable et terrifiant, d'un destin aussi singulier sur un fond aussi collectif ; de la guerre qui sépare et réunit, des personnages qui, sur un ton de récitation lyrique, composent leurs gestes mais essaient de conserver la vérité du cœur, et qui peuvent apparaître, selon les phrases et les heures, authentiques ou mythiques.
Pourquoi avez-vous donné ce ton littéraire au film ?
J'ai essayé de trouver l'équivalent d'une lecture au cinéma et de laisser l'imagination du spectateur aussi libre que s'il était en train de lire un livre. D'où le ton de récitation, le long monologue : j'ai cherché surtout à recréer l'univers romanesque de Marguerite Duras. Elle est aussi bien l'auteur d'Hiroshima mon amour que moi.
Dans le cas de ce film, la réalisation me paraît moins importante que l'écriture et que l'apport des comédiens. La mise en scène doit se borner à soutenir le sujet et le jeu des acteurs.
Qu'est ce qui vous a le plus frappé à Hiroshima ?
Je ne suis pas parti pour découvrir Hiroshima, mais pour voir si la ville ressemblait à ce que nous avions imaginé. Nous n'avons pas été surpris, mais frappés par la présence de la mort, à la fois niée et constante. Hiroshima, c'est la ville-type de l'oubli.
Avez vous eu des difficultés pour passer du court au long métrage ?
Non, Hiroshima mon amour n'est pas un vrai long métrage, mais plutôt un long court-métrage.
Â
Â


tanguys au sujet de : Tabou
dommage... c’est en 4:3 et non en 16:9...