Nae Caranfil : "La Roumanie est une société jeune, exubérante et carnivore. Pour survivre, il faut être un peu cabotin..."
Introduction
Pour en finir avec les images d'une Roumanie peuplée d'orphelins, de mendiants et de chiens errants, le réalisateur décide de "combattre le cliché par le cliché", de retourner le "pittoresque" comme un gant et de dénoncer la manipulation par les bons sentiments.
Article
Philanthropique est un conte de fées moderne......
Et une comédie sur la crise économique. Je vis dans un pays où dix années de transition vers l'économie de marché ont fini par épuiser nerveusement la majeure partie de la population. Richesse et misère étalent leurs contrastes dans les rues avec une indécence qui frôle l'exhibitionnisme, donnant lieu a un spectacle hors du commun, grotesque et finalement tragi-comique. A Bucarest aujourd'hui, une personne n'est plus une personne : elle est un costume, une marque de voiture, un appartement - ou bien une main tendue, une canne blanche, un pied nu...
On décide de la valeur des gens en fonction de leurs accessoires - et les gens choisissent leurs accessoires pour se donner une valeur. Souvent, tout est du bidon : les milliards d'EuroBingoShow, les certificats de propriété, mais aussi les jambes estropiées ou les grèves de la faim. Pour ne pas dramatiser, disons qu'un nouveau monde émerge en l'Europe de l'Est, une société jeune, exubérante et carnivore, où la discrétion et la modestie n'ont pas cours. Pour survivre, il faut être un peu cabotin.
Comment est né le projet de Philanthropique ?
Par défi. Depuis des années, les seules images que les médias occidentaux acceptent comme emblèmes de la Roumanie sont les orphelins, les mendiants et les chiens errants. Toute tentative de briser cette imagerie convenue, d'enrichir un peu ce paysage simpliste, se heurte à un rejet froid et poli. Toute allusion a une Roumanie plus complexe, plus moderne et finalement plus amusante semble déranger le confort des Européens.
Alors, j'ai décidé de combattre le cliché par le cliché. De raconter ce qui se cache derrière cette pittoresque vitrine de la misère. Enfin, j'ai voulu m'attaquer à une forme de manipulation des plus dangereuses: la manipulation par les bons sentiments. Si la Roumanie est contrainte aujourd'hui à se présenter partout en haillons et jamais dans un costume décent, cela-même fait partie de cette manipulation essentiellement médiatique.
Pensez-vous que la situation soit la même dans tous les pays d'Europe de l'Est depuis la chute du mur de Berlin ?
Parlons cinéma, puisque que c'est un miroir de la société. Un film d'Europe de l'Est, par exemple, trouve de moins en moins sa place sur le marché international. Selon moi, c'est à la fois juste et injuste, parce que le cinéma de l'Est semble avoir raté plusieurs trains dans les années 90. Il est resté cantonné dans l'espace qu'il occupait avant la chute du Rideau de Fer.
Le monde qui se construit depuis 1989 est tellement dynamique qu'il devient difficile à décrire. En Roumanie, les choses changent à une telle vitesse que toute observation, si puissante et expressive soit-elle, risque de devenir caduque demain, voire incompréhensible pour l'observateur lui-même !
Avant, les cinéastes de l'Est décrivaient un état de choses fixe, représenté par le système et l'idéologie communiste. Ils avaient l'avantage de pouvoir montrer du doigt le Mal. De nos jours, quand on conçoit un film sur l'Europe de l'Est, il faut faire très attention que ce film n'ait pas le destin d'un article de presse : sensationnel aujourd'hui, matière à allumer le feu, demain.
Votre premier film, Les Dimanches de Permission (1994) était situé en Roumanie dans les années 80. Il y régnait une certaine joie qui n'existe plus dans le Bucarest des années 2000 que vous montrez à l'écran dans Philanthropique. Vous êtes devenu pessimiste ?
Pas du tout. Simplement, je regarde la réalité. Si l'univers de Philanthropique semble plus "carnivore" que la province paisible des Dimanches, c'est qu'on vient de découvrir les 'délices" du capitalisme sauvage. La vision plutôt tendre sur les années 1980 qui existait dans mon premier film n'avait rien d'une quelconque nostalgie communiste, elle correspondait au recul qu'un cinéaste peut avoir par rapport à sa propre jeunesse.
Les jeunes des Dimanches ont vieilli, ils sont aujourd'hui les personnages de Philanthropique. Mon protagoniste, romantique incurable, vit toujours avec les valeurs qui avaient cours quinze ans auparavant: le mythe de l'écrivain, l'indifférence générale par rapport à l'argent, le prestige de l'intellectuel dans la société. Or, mauvaise nouvelle ! Le monde a changé...
Pour le raconter, vous optez pour le style d'une comédie grinçante...
Mon but n'est pas de faire " la radiographie de la société ". En partant d'une base réaliste, j'essaie de raconter une fable, un peu a la manière de Brecht. C'est un mélange de satire et de poésie. Mon personnage, séduit par le charme d'une jeune " princesse ", devient " le prince et le pauvre " dans un royaume plein de dangers et de pièges. J'ai pensé aussi à Alice au Pays des Merveilles. Mon Bucarest "des merveilles", je l'ai voulu vital, absurde, drôle, féroce, trompeur, cynique, séduisant, pervers et fou...
En général, je ressens une certaine antipathie pour les films a message. Je suis un cinéaste qui a vécu 30 ans sous Ceausescu. A l'époque, les films devaient obligatoirement en compo... rter un - et pas n'importe lequel, un message profondément positif. "Comme la vie est belle quand le Parti nous guide ! " Devant l'agressivité du mensonge officiel, les rares cris de protestation qu'arrivait à briser le mur idéologique avaient une légitimité incontestable. Mais dans le contexte roumain d'aujourd'hui, un cinéma de dénonciation pur et dur me semble un cinéma faible, parfois hypocrite, toujours inutile.
Dans sa façon de diriger les pauvres qui s'adressent à lui, Pépé est une sorte de metteur en scène, un artiste a sa façon ?
Pépé dit : "La main tendue qui ne raconte pas une histoire ne reçoit pas l'aumône". II se réfère, bien sûr, à la mendicité. Mais moi, je me suis amusé à extrapoler cette règle à l'artiste en général. Voilà un personnage bizarre, sans utilité précise au sein de la société, qui gagne sa vie en exploitant les émotions des autres. Un vrai escroc sentimental !
Que certains mendiants soient de véritables artistes, on le savait depuis longtemps. Que les artistes en viennent parfois à faire la manche, également. Alors, pourquoi ne pas imaginer l'art, à ses vraies origines, comme une manière de survivre pour les déshérités? En tant que cinéaste, je cherche une bonne histoire, qui puisse faire rire et pleurer les spectateurs.
Si je suis convaincant, je gagne mon pain. Comme partout, quand il s'agit de la mendicité organisée, il faut défendre son territoire : les grands carrefours sont les plus rentables, donc les plus disputés et les plus difficiles à obtenir. Avec une comédie roumaine, ce n'est pas évident de pouvoir faire la manche dans les salles Gaumont...
Quel est le personnage dont vous vous sentez le plus proche ?
Le protagoniste, évidemment. Ovidiu fait partie de ma génération et se retrouve aujourd'hui bizarrement inadapté au nouveau monde qui se crée autour de lui. Poète de nature, il se sent désarmé dans une société qui exige tout de lui sauf la poésie. Sa conception de la réussite personnelle s'avère un peu datée : carrière littéraire, talent récompensé, refus du compromis. Comme lui, je me sens trahi par mes propres illusions. Le cinéma que j'aimais, le cinéma qui m'a poussé à devenir cinéaste, un cinéma populaire et intelligent, est traité aujourd'hui avec une supériorité écrasante on lui colle l'étiquette de "classique" et on le bannit des festivals.
Quand j'étais jeune, je croyais qu'un bon film finirait toujours par trouver sa place, ses salles et son public. Aujourd'hui, tel Ovidiu dans mon histoire, je commence à comprendre que, sans une "Fondation Filantropica" derrière, un film roumain ne sera jamais le rêve le plus cher des distributeurs français. Je crains que même une superproduction comme Titanic, venant de Roumanie, soit passée à l'Ouest comme un petit film d'art et d'essai.


tanguys au sujet de : Tabou
dommage... c’est en 4:3 et non en 16:9...