Quels mots pour des sentiments inconnus ?
Introduction
Séduction, soumission, désir et mort... A travers plusieurs personnages antagonistes, en guerre les uns contre les autres pour leur pays (le Japon et l'Angleterre), le réalisateur s'interroge sur les sentiments qui conduisent à des actes extrêmes. Andrée Tournès analyse le déroulement du film dans un article paru dans la revue "Jeune Cinéma" lors de la sortie de "Furyo", en 1983.
Article
Furyo de Nagisha Oshima, est inspiré d'un roman anglais dont l'auteur décrit l'expérience de deux prisonniers anglais dans un camp japonais. Le film est situé à Java en 1942 ; il est construit autour de quatre personnages qui parviennent, malgré l'inhumanité de la vie au camp, à une compréhension mutuelle.
Lawrence, l'officier de liaison qui a vécu au Japon, en impose aux geôliers parce qu'il connaît et respecte les codes moraux japonais et tente d'y initier ses camarades. Il intrigue et attire à la fois le sergent Hara qui méprise ces Anglais trop lâches pour se suicider ; lui-même, selon ses propres mots, « s'est donné la mort à 17 ans, quand l'Empereur l'a mobilisé ».
Yonoï, le jeune et pur commandant du camp, un jour de neige, se prend à parler à Lawrence de sa honte personnelle contractée un autre jour de neige, en 1936, quand ses pairs de l'école de guerre ont été massacrés lors de la révolte de Mandchourie. Quand arrive au camp un nouveau prisonnier, Jack Celliers, tout est bouleversé par la passion qu'il inspire à Yonoï. Dès lors celui-ci, tout en le protégeant, en voulant le garder vivant, fait montre de cruauté : on sent qu'il ne s'agit pas d'intimider par des menaces de supplice celui qu'il admire pour son courage, mais de séduire en montrant comment un Japonais reçoit et donne la mort.
Autant Lawrence et Hara tentent de se comprendre et nient les règles de la guerre, autant la fascination - peut-être réciproque - que Jack exerce sur Yonoï dresse chaque adversaire, le renvoie à son camp, à sa culture ; une très grande scène fait comprendre ce double mouvement : deux hommes sont morts, un prisonnier et un gardien. Yonoï impose aux Anglais 48h de "gyo" (période d'inactivité et de jeûne) ; à ce qu'ils ressentent comme une brimade, les Anglais répondent par l'humour et Celliers par une désobéissance poétique : il revient au camp avec une brassée de fleurs rouges et de petits pains et mange la fleur devant Yonoï.
Lawrence avait vainement expliqué, quant à lui, la portée spirituelle du jeûne que Yonoï imposait aux Anglais comme à lui-même. C'est une scène infiniment triste, parce qu'il est impossible d'y prendre parti ou plutôt d'y donner raison. Impossible de se laisser aller à l'euphorie que devrait donner la rébellion des prisonniers comme, mettons, on vibrait à la séquence de La Grande illusion quand Gabin chante la Marseillaise.
On remarque un petit soldat japonais qui, avant la rébellion, encourage les Anglais : « Tenez le coup, encore 13 heures et vous mangerez ». Quand chacun, à l'appel de son nom, répond par un chapelet de noms de victuailles, le petit soldat est choqué et humilié. De même est scandalisé jusqu'aux larmes un autre soldat quand à une cérémonie funèbre, Lawrence soudain hors de lui saccage l'autel où il était venu partager la prière de Yonoï. « Tenez-vous bien », hurle le soldat en abattant Lawrence. A celui qui refuse le scandale suprême - être reconnu innocent et être puni de mort pour « raison d'ordre » - ce « tenez-vous bien » a quelque chose de pathétique. La séquence suivante, dans leur cabane de condamnés à mort, Lawrence, accroché à son amour du Japon, dit : « Je ne pourrai jamais haïr un Japonais individuellement. Ils sont devenus fous collectivement ».
Oshima a déclaré avoir été fasciné dans le roman par le regard qu'un Occidental portait sur le Japon ; ce qui nous bouleverse, nous Occidentaux, c'est le regard qu'Oshima, lui, porte sur les siens. Dans ses films précédents, La Pendaison, Nuit et Brouillard du Japon, La Cérémonie, c'était un Japon mis en question par un Oshima rebelle et enragé. Plus qu'aux fictions, c'est à ces terribles films qu'il a tournés pour la TV japonaise sur la guerre que fait penser Furyo. Ce montage d'actualités d'époque où on lit les lettres d'adieu des jeunes kamikaze, où on voit l'humiliation d'un vieil homme, l'Empereur. On attendait dans Furyo, de la part d'Oshima le pacifiste, l'iconoclaste, la dénonciation de la machine militaire : elle y est - voir l'atroce harakiri imposé à un Coréen tremblant de peur - mais jamais portée par la dérision, allié à un grand respect ou plutôt une volonté de connaître.
Comment peut-on écrire qu'Oshima a perdu ses racines et que ses personnages sont des guignols ? Le regard qu'Oshima porte sur les siens, sur Yonoï le pur, Hara brutal et bon, sur le petit jeune qui encourage ses prisonniers ressemble à celui de Lawrence. Pas l'ombre d'une trahison chez Lawrence, il peut payer de son corps battu un simple « Non, capitaine Yonoï, vous n'avez pas raison », et il vient avec ce même corps battu partager à genoux le rite de prières aux morts.
Pas de dérision chez Oshima devant les exercices guerriers de Yonoï qui « s'exerce à devenir un surhomme », pas de complaisance pour un ordre barbare qui, au nom de dieux versatiles, condamne à mort un innocent.
Ce qui se fait jour lentement et victorieusement entre Hara et Lawrence - chez Celliers et Yonoï l'amour s'accomplit dans la mort - n'a pas de nom. Fraternité, amitié, communication, ce sont des mots dévalués pour des sentiments « classés ». Il y a quelque chose de triomphal dans l'adieu de Hara à Lawrence - 4 ans après, Hara va être exécuté comme criminel de guerre. A Lawrence venu le voir, la veille de sa mort, il dit - en anglais cette fois-ci - qu'il ne comprend pas. Puis il rappelle à Lawrence la nuit de Noël où, bourré de saké, il a gracié Celliers et Lawrence ; Lawrence sourit et fait l'éloge du saké.
La caméra, après les avoir filmés de face en train de se parler simplement, les filme soudain de plus haut, pas tout à fait en plongée, de haut et de biais ; ils sont ramassés, lovés sans raideur et sans courage. Une caméra de compassion. Lawrence s'en va et, sur le seuil, un cri hurlé, son nom crié en japonais, l'arrête comme naguère au camp l'arrêtaient les cris de Hara. Et le joyeux « Bon Noël, Mister Lawrence » résonne comme un chant de triomphe tandis que l'écran cadre le visage heureux de Hara, des yeux à la bouche. On pense à ce moment au « Et ils se reconnurent comme des hommes » du grand Bunuel, scellant l'alliance de Robinson et Vendredi.
Andrée Tournès, Jeune Cinéma n°152, Juin 1983










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.