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"Un film c'est une plante qui pousse au milieu d'une décharge d'ordures ; elle n'est peut-être pas si jolie, mais elle pousse."

Introduction

Amateur, surréaliste, insomniaque, perfectionniste, "sensible comme un rouleau compresseur"... Aki Kaurismäki parlant de lui-même... c'est déjà un film d'Aki Kaurismäki, desespéré, drôle et émouvant.

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Le titre original a-t-il le même sens que le titre français L'Homme sans passé ?

Aki Kaurismäki : Le titre de tournage signifiait "SDF" ou "Sans-Abri". En français, cela aurait pu être "vagabond", mais le terme est réservé à Chaplin. Finalement, on s'est décidé une demi-heure avant de faire les affiches : l'homme sans passé, et c'est le même titre en finnois qu'en français. Il n'est pas mauvais, parce qu'il décrit précisément ce qu'est le film et ne ment pas au public.

C'est important ?

Certainement. Le premier film, réalisé par mon frère, où j'ai joué un rôle principal - j'avais aussi écrit le scénario - s'appelait Le Menteur. Mais à long terme, mentir, ça n'aide pas. D'ailleurs, il faut que quelqu'un le dise au président américain - au moins à celui qui rédige ses discours.

Comment est né L'Homme sans passé ?

Les enfants ont des malles où ils rangent toute sorte de jouets ; moi, j'ai mon inconscient. Tout ce qui me traverse, je le rejette dans mon inconscient et, après, j'attends. Un film, pour moi, c'est un peu comme une plante qui pousse au milieu d'une décharge d'ordures ; elle n'est peut-être pas si jolie, mais elle pousse. Comment ? Je ne sais pas. Mais Tristan Tzara a dit que la pensée naît de la bouche, et j'ai développé cette idée parce qu'au-dessus de la bouche il y a un trou et de l'air chaud, et les lettres se mélangent et forment des mots, complètement par hasard ; il n'y a pas d'ordre. En fait, cette idée a un nom : le surréalisme.

Vos films ont pourtant l'air très réalistes. Vos personnages s'inspirent souvent des petits boulots que vous avez vous-même exercés sur les chantiers, à l'usine, à la poste...

Oui, ils viennent du temps où j'exerçais un métier honnête. Le souvenir et la réalité avec le surréalisme, ce n'est pas contradictoire. Ça inclut même la musique ou la littérature. J'ai filmé Crime et Châtiment, Hamlet Goes Business et La Vie de bohème : parce que Shakespeare, Dostoïevski et Murger sont des gens d'aujourd'hui. Ils sont à la fois réalistes et surréalistes. Ce n'est pas seulement ce qu'ils écrivent qui est à considérer, mais aussi ce qu'ils inspirent.

Où vous situez-vous, parmi ces références ? 

Je joue quelque part entre Eisenstein et De Sica. Mais c'est un jeu très humble, parce que je n'ai pas le droit d'être cité à leurs côtés. Ces deux noms-là sortent de ma bouche, mais ce sont deux grands noms et le mien ne peut pas être dans la même phrase. Devinez pourquoi... Parce que je suis un amateur.

Même si vous tournez depuis plus de vingt ans ?

J'ai cru avoir fait plusieurs films. Mais c'est quand on les prend tous ensemble qu'ils signifient quelque chose. Depuis que je suis tout petit, je suis très lucide. Je me suis rendu compte que je ne pourrais jamais faire un chef-d'oeuvre, alors le seul choix qui me reste c'est de faire plusieurs films ; comme ça, mon oeuvre prend un sens. Je répète toujours la même histoire, pour que ce soit compris. Ce serait quoi, un chef-d'oeuvre ? Le Cuirassé Potemkine, Le Voleur de bicyclette... Eisenstein et De Sica sont deux réalisateurs qui, en plus, ont réussi plusieurs autres chefs-d'oeuvre. Je les prends comme exemples, mais qu'est-ce qu'ils pouvaient bien penser, eux, de leur travail ? C'étaient des perfectionnistes. Le monde est rempli de perfectionnistes - dommage, ce ne sont jamais ceux-là qui siègent dans les gouvernements. Moi aussi, à ma manière, je suis un perfectionniste.

C'est-à-dire ?

Je préfère mourir que subir un échec. Je ne parle pas forcément du cinéma. C'est vrai pour chaque chose que je fais. C'est vrai quand je fais la vaisselle - je faisais la plonge dans les restaurants quand j'étais jeune et, c'est dommage, si j'avais continué j'aurais été très bon. C'était vrai quand je travaillais dans la forêt. Faire tomber un arbre ne se décide pas sans raison : il ne faut pas choisir un arbre vivant mais savoir reconnaître celui qui est mort ; et il faut le faire parce qu'à côté de lui, il y a les autres qui doivent vivre ; après, si on arrive à faire tomber l'arbre, mieux vaut éviter de le faire tomber sur soi, sinon on meurt ! Dans ce cas-là, on peut rire ; on se dit : "Ah ! là, j'ai réussi à faire quelque chose !"... et votre dernière pensée, avant d'être écrasée, c'est : "Ah ! je n'étais qu'un amateur !" Dans la vie quotidienne, c'est souvent la même chose. Un perfectionniste, c'est quelqu'un qui ne se pardonne pas ses erreurs... mais il en fait tout le temps. Chaque nuit, il essaie de se pendre. Mais il n'y arrive pas... D'où son acharnement. En Finlande, le jour même de votre naissance vous êtes déclaré d'office "évangéliste luthérien", et il faut attendre d'avoir 16 ans pour pouvoir prendre la décision de ne plus l'être. Moi, je l'ai fait à 16 ans et une minute - parce que le prêtre était en retard. A 13 ans, j'avais posé la question à mes parents : "Je veux me séparer de l'Eglise." Ils ont refusé. J'ai dû attendre trois ans. C'est long. Seulement, je suis si croyant qu'il me faut une religion. Pas une religion officielle qui me baratine et me trahisse. Maintenant, je crois aux arbres, parce qu'ils ne mentent pas ; pour former une forêt, ils doivent établir une relation honnête entre eux. Il y a de ça dans mes films. Au fond, je suis très religieux ; mon désespoir, c'est de penser que Dieu est mort, que le Christ est un toxicomane et que saint Pierre a perdu les clefs du paradis. Non, pas du paradis : les clefs du ciel. Vous êtes sûr que le Christ est toxicomane ? ... A cause du mouvement hippie, oui. Mais chacun peut se tromper, même le Christ. J'ai toujours pensé que le Christ était un rocker et qu'il était aux côtés d'Elvis. Votre film musical Les Leningrad Cow-Boys rencontrent Moïse, c'est donc ça ? Le croisement du rock et de la Bible ? Bien sûr. Malheureusement, les gens n'ont pas bien compris. Ils connaissent mieux le rock que la Bible, et ils n'ont pas fait le rapprochement. Attention, Elvis n'est pas Jésus. Mais Jésus n'est pas Elvis non plus.

Il y a un rapport avec le cinéma ?

Je n'en sais rien. Chaque fois que je tourne un film, j'évite de penser, parce que je crois que l'intellect et le cinéma ne vont pas ensemble. Le cinéma est basé sur une tradition très ancienne de raconter des histoires. Et c'est exactement ce que j'essaie de faire : raconter des histoires. Je cherche des histoires universelles et je veux qu'elles soient comprises partout. Si je faisais un film qu'un paysan chinois ne peut pas comprendre, je ne dormirais pas pendant six mois. Mais de toute façon, je ne dors pas...

Vos derniers films ne sont-ils pas plus doux que les premiers comme Ariel ou La fille aux allumettes ? N'y-a-t-il pas moins d'humour noir et plus d'amour dans Au loin s'en vont les nuages et L'Homme sans passé ?

Chaque film a son propre genre, je respecte son mouvement. Je suis quelqu'un d'extrêmement sensible. Sensible comme un rouleau compresseur. Donc je suis profondément pessimiste, particulièrement sur l'avenir du monde. L'humanité peut disparaître, elle ne mérite pas de continuer. Elle a eu une chance mais elle ne l'a pas saisie ; elle commet trop d'erreurs.

Quelle chance ?

Au moins celle de jouer à être humain, celle de se comporter en être civilisé. Si je pouvais décider, l'homme disparaitrait et la nature continuerait tranquillement... Mais il y a un petit problème avec ça. C'est que si on voit un enfant sourire, toute la vie semble s'ouvrir devant lui, et ça, ça casse ma théorie.

Propos recueillis par Philippe Piazzo, en 2002

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  • jyb au sujet de : Lily la tigresse

      5/10

    Même si Woody n'est pas ici au sommet de son art (mais il s'agit encore des débuts), n'oublions pas qu'il est l'auteur indispensable de sublimes chef -d'oeuvres: Manhattan, Zelig ou La rose pourpre du Caire pour n'en citer que quelques uns... bientôt dispo sur UniversCiné????