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Jennifer Alleyn : "Mon film ne pose qu'une seule question : que fait-on de sa vie ?"

Introduction

En consacrant un documentaire "L'Atelier de mon père" à l'héritage laissé par l'artiste canadien Edmund Alleyn, sa fille, cinéaste, découvre d'abord un lieu de travail "comme un immense cerveau", dit-elle, et les traces émouvantes d'une œuvre qui y avait intégré sa propre vie.

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Comment vous est venue l’idée de faire un film sur votre père ?

Je me suis trouvée devant une pensée, une philosophie que j’ai eu envie d’approfondir, de connaître mieux. Le fait qu'il s'agisse de mon père m'est même d'abord apparu comme un obstacle. J'étais consciente qu'il n'avait ni la reconnaissance de Riopelle, ni le pouvoir d'attraction d'un Borduas. Mais son parcours me fascinait. C’est celui d’un esprit libre.

Pourquoi ce titre L’atelier de mon père ?

Parce que tout est parti de là. Du jour où je suis montée seule dans son espace, pour y découvrir les traces intactes de ses 50 ans de peinture. Sa caverne, que j’ai toujours perçue comme remplie de secrets s’ouvrait et avec elle, la possibilité peut-être de mieux le comprendre. Au-delà du lieu physique, c’est à cette activité intellectuelle, au flux de la pensée qui bouillonne, que l’atelier renvoie. L’atelier comme un immense cerveau. Le lieu de toutes les inspirations, où dansent les idées, les tableaux envisagés, non-réalisés, rejetés, espérés. En fait, le film pose une seule question: que fait-on de sa vie ?

Quel est le plus grand défi de faire un film sur son père?

Le défi de ce film, étant donné la nature de l’homme qui était mon père, était de m’éloigner de toute sentimentalité. Ainsi, j’ai d’abord approché le personnage comme un artiste que je ne connaîtrais pas. J’ai fait de la recherche sur sa vie, son art. Ensuite, à l’écriture du scénario, les choses que je savais de lui intrinsèquement, parce que je suis sa fille, ont rejailli. Le but n’était pas de cacher le lien de filiation. L’idée de la transmission est au coeur même du questionnement du film. Que serait l’Art sans transmission ? Mais aussi, que peut-on transmettre ? L’autre reçoit-il ce qu’on a voulu dire ? J’ai été très touchée de voir combien j’étais présente dans son oeuvre. Combien il m’avait intégrée à son travail, et donc, à sa vie. C’était une belle réponse.

Avez-vous cherché à expliquer l’oeuvre d’Edmund Alleyn?

Surtout pas. Les oeuvres parlent d’elles-mêmes. Et chacun les reçoit depuis sa propre histoire. Les tableaux font écho à ce que nous portons déjà en nous. Ils nous renvoient à nous-mêmes. Les interprétations sont toutes justes et infinies. C’est ce qui rend si mystérieuse et fascinante la peinture.

Qu’avez-vous découvert sur votre père?

La pertinence de sa pensée. En découvrant certaines archives, qui le montrent dans sa jeunesse, j’ai été surprise de constater que très tôt, il avait cette préoccupation, cette obsession de signification. Il valorisait beaucoup la tribune de l’artiste, accordait une importance à la parole, au message véhiculé. Il ne s’est pas cloisonné au monde de l’art ou de la peinture, il a toujours commenté la société. En se transformant, son œuvre a toujours privilégié la réflexion au formalisme esthétique. Il cherchait avant tout à produire une émotion chez le spectateur, à communiquer quelque chose.

Comment décririez-vous votre père?

C’était un homme spirituel, qui avait un sens de l’humour extraordinaire. On a dit aussi qu’il était critique, sévère. C’est en effet la personne la plus authentique que j’aie connue. Edmund ne pouvait pas mentir. C’est pourquoi la définition du tao lui va si bien: Spirituel = terrible et imprévisible.

Quel était votre lien ?

Un mélange d’admiration et de crainte, et ce, réciproquement. Comme je valorisais ses opinions, je l’ai longtemps redouté.

Quels sont, diriez-vous, les grands thèmes que l’on retrouve dans le film ?

Le film s’articule autour de deux thèmes chers à Edmund Alleyn, qui sont la mouvance et la fixité. La mouvance, métaphore de la vie, se retrouve non seulement dans le parcours géographique de cet artiste qui a vécu à Québec, puis à Paris et enfin à Montréal; mais aussi, d’un point de vue iconologique, dans les symboles représentés dans les oeuvres, au premier plan le motif de l’eau qui traverse la peinture d’Edmund Alleyn, du début à la fin. L’idée de fixité, qui apparaît plus tardivement dans l’œuvre, est présente dès le début du film. Cet atelier déserté par l’artiste, ce lieu où le temps est suspendu, suggère la fixité de la mort, un arrêt du mouvement. Le travail d’inventaire qui ponctue le film, n’est plus dans le mouvement de la création, mais bien dans la conservation, la pérennité. Le titre « l’heure fixe » que mon père a donné à plusieurs œuvres, témoigne de l’obsession qu’il vouait à cet arrêt du temps, à cette fixité du moment.

C'est un film très personnel, avez-vous hésité avant de l'entreprendre ?

Je n'ai pas hésité, mais j'ai attendu longtemps. Je savais qu’il serait impliquant et truffé de risques! J'avais déjà tenté d’approcher mon père avec une caméra, mais il redoutait les entrevues, il était secret. Puis, trois ans avant sa mort par un après-midi d’été, il a ouvert la porte et j’ai pu lui poser quelques questions. Après son décès, ces bandes vidéo ont pris une autre valeur. Et lorsque j’ai hérité de son atelier, le projet s'est imposé de lui-même. Ses oeuvres m'étaient familières mais j'étais trop petite lorsqu'il les a conçues pour les comprendre. J’ai pris le temps de les regarder. Ma quête a pris la forme d’une fouille anthropologique. J’ai vite compris que c'était en filigrane, une lettre que j'écrivais à mon père. Un père que j’avais bien connu et qui pourtant avait toujours constitué une énigme. Un être complexe qui naviguait entre deux identités.

Auriez-vous pu faire le film pendant que votre père était en vie? Regrettez-vous de ne pas l’avoir fait ?

Le seul regret que j’ai, c’est qu’il n’ait pas pu assister à la première du film ! Mais il aurait été impossible de faire le film de son vivant parce qu'il aurait voulu tout contrôler et j'aurais fait son film ! Un peintre, par définition, est un créateur total. Avec son décès, un mur est tombé. Maintenant je le remercie d’avoir mis cette paille, si riche, dans mon berceau. Il a fallu qu'il parte, que le lien émotif ne soit plus là, entre nous, comme une interférence, pour que je puisse entrer dans son monde. Mais ce monde, rempli d’émotions, m'a ramené à notre relation. Quand on gratte le sol, qu'on déterre ses racines, on trouve des bribes de ce qui nous a construit, nous a modelé. Je me suis inévitablement retrouvée face à moi-même, au fil du voyage. De son vivant, j'aurais voulu le dévoiler, le résoudre, en finir avec l'énigme. J’aurais voulu tout comprendre de lui. Son absence a rapidement commandé le contraire. En cours de montage, il nous est apparu évident que beaucoup de choses devaient rester inexpliquées. Ma quête croise la sienne, l’interroge. Mais le dialogue est posthume. Tout se passe dans le silence de la peinture. Vous avez choisi de parler à votre père.

Est-ce avant tout un choix de communication avec le public, ou parce que vous aviez des choses à lui dire, ou à mettre au clair entre vous ?

En cours de recherche, il m’arrivait d’écrire à mon père de courts textes. Ils étaient souvent trop intimes, mais ils ont nourri la narration. Et j’ai gardé le Tu qui me semblait à la fois personnel et permettant une implication du spectateur. On a tous un père à qui l’on a dit tu. J’ai fait ce film parce que je crois au dialogue, à l’humain, à la richesse des idées partagées. Mais le dialogue dont je parle à la fin du film est celui que j'entame avec son oeuvre. C’est celui de l’art, qui va de soi à soi et qui ne finit jamais !

Jennifer Alleyn - avril 2008

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  • elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées

      7/10

    Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.