" Méfie-toi de l'eau qui dort est sous-titré Les Trois amours de Jean
: trois volets pour trois états d'une rivière en descendant son cours,
trois âges de la vie, trois visions du désir. Dans le premier, on
appréhende le cours d'eau à sa source, selon le point de vue d'un
enfant. A cet âge-là, la rivière est terrain d'aventures et de
découvertes, territoire d'évasion et d'inquiétude, lieu de désir et de
peur. L'enfant y croise des animaux, des silences menaçants, des
recoins enfouis dans la pénombre, une fille un peu plus âgée que lui.
L'autre, la sexualité naissante, voilà des contrées aussi étrangères et
mystérieuses que la rivière pour le garçon...
Précise, sensorielle,
attentive à tous les sons, tous les bruissements, toutes les couleurs,
la mise en scène réussit à rendre le spectateur ultra-sensible à ce
qu'elle saisit, l'enveloppant dans un monde de sensations aiguës, le
positionnant dans l'état émerveillé et inquiet de l'enfant. Deschamps
crée un univers légèrement onirique, où le végétal et l'animal semblent
régner sur l'humain cette rivière-là est proche de celle de La Nuit du chasseur. Le second volet est moins convaincant, peut-être parce que la référence à Partie de campagne
de Renoir y est trop évidente et fait écran entre le spectateur et le
film. Par ailleurs, la dimension café-théâtre du casting se marie mal
avec la touche fantastique de l'épisode : le mélange semble forcé et le
personnage de romantique éplorée ne va pas bien à Maruschka.
Heureusement, la dernière partie conclut l'affaire en beauté.
Ici, près
de son confluent, la rivière est large, les rives dégagées. Sur chacune
d'elles, une maison : celle d'un jeune couple et celle d'un retraité.
La jeune femme fait des ménages chez le vieux rentier, le jeune homme
est au chômage. C'est le classique triangle amoureux dans la
configuration Lolita ou L'Ange bleu, la rivière
hitchcocko-murnaldienne jouant le rôle de terrain neutre et de ligne de
partage. La force de Deschamps est de faire affleurer les sentiments et
les affects par les seuls moyens du cinéma : expressivité des gestes,
précision des regards, minutie des cadrages et du montage. Tout reste
dans le non-dit et pourtant, on ressent parfaitement les sentiments de
la jeune fille, le tiraillement du vieil homme écartelé entre son désir
et son âge, le pulsionnel et le social...
Dans ce film très maîtrisé,
parfois trop, Jacques Deschamps décline l'élément liquide sous toutes
ses formes (cours d'eau, pluie, urine), toutes ses significations
symboliques (liquide amniotique, vecteur érotique, élément
d'opacité...). Il utilise la rivière dans sa double dimension
topographique et temporelle : de la source au confluent, du torrent au
lit majestueux, une rivière avance, grandit et de l'eau passe sous les
ponts... Cette eau qui dort mérite qu'on y pique une tête."
Serge Kaganski, Les Inrockuptibles
"Le
plus captivant dans ce premier film de Jacques Deschamps n'est pas
l'histoire qu'il raconte mais l'émotion, la chaleur, la poésie
qui s'en dégagent. Surtout, la complicité qui s'établit
entre les sentiments humains et ceux qui paraissent émaner de
la nature. C'est là une attitude rimbaldienne qui suggère
en l'occurrence un enchantement calme, avec des échos parfois
tendres, parfois dramatiques, toujours indulgente. Une idée
dont les images sont la source et que la musique comme le dialogue
accompagnent à sons feutrés. "
Claude Baignères, Le Figaro
"Jacques Deschamps fait partie de ces cinéastes pour qui le bruissement d'un feuillage ou l'effleurement d'une peau sont plus importants que des dialogues, aussi brillants soient-ils. Cela suppose une parfaite maîtrise du montage et de la scénographie. Jacques Deschamps fait non seulement preuve d'une grande virtuosité "technique", mais aussi d'un réel souci de ses personnages, nous révélant deux acteurs étonnants de présence et de sensualité: Gamil Ratib et Marina Golovine."
S.G., Cahiers du Cinéma
" ... l'eau, avant même d'être traversée par un sens quel qu'il soit et de le garder en mémoire, fait ici
sensation. Voilà un film qu'on pourrait juste aimer pour son odeur ou sa fraîcheur, pour l'humidité qu'il communique à l'air (...) La beauté, l'exigence du travail sur le son et le cadre donnent au milieu décrit une présence rare, infiniment sensible et sensorielle. Jacques Deschamps cite volontiers Bresson qui définit le surnaturel comme émanant de la précision du réel. Le bestiaire particulièrement riche du film est donc d'abord une manière d'habiter le lieu, de le rendre (au) vivant, fût-il inquiétant.
Mais il devient très rapidement aussi un moyen de suggérer la métaphore, le surnaturel, voire le fantastique. Ne peut-on d'ailleurs parler d'une conspiration des animaux (héron, écrevisses, sangliers...) destinée à défendre leur territoire menacé par les hommes ? "
Stéphane Goudet, Positif