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62e Berlinale : une belle ouverture avec des "Adieux"

Dernières heures de Marie-Antoinette à Versailles : le film de Benoit Jacquot, Les Adieux à la reine  (à voir en salles le 22 mars 2012), a lancé le Festival de Berlin. Une belle ouverture qui a annoncé une grande variété d'oeuvres passionnantes signées par Christian Petzold, les frères Taviani, Miguel Gomes et Ursula Meier...

(ci-dessous un extrait du documentaire de Laurent Perrin, Vocation cinéaste, où Benoit Jacquot évoque ses premiers liens avec le cinéma)

62eme Berlinale... et, dans la profusion, toujours ce petit quota de films avec stars américaines, qui décourageraient tout cinéphile, même en herbe, et se servent comme tremplin d'un festival à la renommée bien établie. Comme ils sortent dans la foulée en salle, en Europe, les voici à la parade : Angelina Jolie (avec Brad) présente sa réalisation Au pays du sang et du miel, Meryl Streep a droit à un hommage afin de pouvoir faire la promo de La Dame de fer (oui, elle y est extraordinaire, mais à quoi bon une actrice de cette trempe dans un film aussi mauvais... pour lequel on sort quand même le tapis rouge ? Brouillage d'image. Dommage). Autant oublier aussi le mièvre Extrêmement fort et incroyablement près de Stephen Daldry. Mais, au fond, ce jeu des apparences est vite oublié.

A mi-parcours de la compétition, déjà, Barbara de Christian Petzold, Tabu de Miguel Gomes, L'Enfant d'en haut d'Ursula Meier et Cesare va a morire des frères Taviani sont assurés de marquer durablement la mémoire des amoureux du 7e art. Cette année 2012 est un bon cru.

Le film d'ouverture a donné le ton d'une manifestation qui navigue entre le grand public et les amateurs plus exigeants : Les Adieux à la reine a comblé les attentes, jouant sur les deux tableaux. Evocation des dernières heures de la Royauté à Versailles, d'après un ouvrage populaire de Chantal Thomas, le film de Benoit Jacquot (qui a déjà de téméraires adaptations à son tableau d'honneur : L'Ecole de la chair, Adolphe, Villa Amalia...) est une reconstitution à la fois sans surprise... et par instants surprenante. Dans le style froid et élégant qu'on lui connait habituellement, le cinéaste réussit, à dessiner quelques pistes plus dérangeantes que celle du crépuscule de la monarchie.

C'est à l'étude d'amour frustrés que nous sommes conviés, et à ce jeu-là, Marie-Antoinette et la plus humble de ses servantes se retrouvent dos à dos, enchaînées et consummées par leur désir pour une autre femme. Un amour frustré qui déséquilibre et rend fou, exigeant preuves et sacrifices, négligeant respect et prudence. C'est la plus belle partie du film... mais c'est hélas, aussi, sa toute fin.

Celle où les courants se précipitent et s'inversent : ce n'est plus le regard admiratif et amoureux d'une simple lectrice (Léa Seydoux) sur sa Reine (Diane Kruger) qui dirige les séquences mais celui, désespérément passionné de la Reine pour une de ses dames de cour (Virginie Ledoyen). Et l'un comme l'autre puisent aux même sources irrationnelles. Très belle séquence où il faut "sauver" un collier de perles qui s'éparpillent sur le sol comme il faut "sauver" à tout prix la vie de l'être adoré : dérisoires efforts dans une marche funèbre où l'on est le principal héros;

C'est la force du film : déjouer quelques attentes. Même si les promesses ne sont pas toujours tenues. On s'attend, par la scène d'ouverture du film, à se trouver à contre-pied de l'imagerie traditionnelle versaillaise dès lors que nous suivons le réveil, au pied du lit, de la toute jeune servante (Lea Seydoux), lectrice de la Reine (Diane Kruger) et que tout repose sur le dénuement des lieux et des contrastes avec, bien sûr, le faste des appartements royaux tandis que les eaux du parc, malgré la magnificence, a entrainé une invasion de moustiques ... et de démangeaisons sur la peau. Parfois, alors, quand la mise en scène s'aventure, c'est le scénario qui recule.

Benoit Jaquot nous retient pourtant sans cesse. Lorsqu'il nous place du côté de ceux qui bénéficient d'un toit prestigieux mais de conditions de vie rudimentaires (jeunes et vieux, naïfs et opportunistes...) et qu'il s'attarde sur quelques corps et visages qui prennent un relief exagérément humain, prisonniers d'un décor filmé, lui, par ailleurs, dans les règles qu'imposent son mythe.

La partie vive du film se déroule alors dans l'observation d'un petit monde grouillant tout attaché à la Reine, et suspendu, avec elle, au bord du gouffre, dans un moment où la rumeur de la prise de la Bastille, au loin, à Paris, suscite l'effroi et l'incrédulité. Vieux barbons, dépassés ou effrayés, visages d'hommes d'un autre monde, désormais englouti, et jeunes asservis (une brodeuse, un acteur sans le sou qui prétend être un gondolier italien...) cohabitent et se heurtent dans les "coulisses", pièces en retrait du château, aussi sinistres et sombres que les appartements royaux sont illuminés. C'est sur ce point que les historiens seront très certainement dépités par ce que montre Les Adieux de la reine, à travers une vie de cour convenue, forgée par le "mythe" et dont on a déjà décapé, ailleurs, les dorures.

Mais dans les apartés du récit (comment la reine organise son départ, de façon même cruelle pour ceux qui l'aiment et à qui elle demande de se sacrifier) le film trouve sa respiration profonde.

Car il laisse deviner ce qui transperce le coeur des personnages, et l'on retrouve la sensibilité à la fois sensuelle et cruelle de l'auteur de La fille seule et A tout de suite, sa façon de saisir, dans l'immédiat d'une action, le naturel d'un corps ou d'un visage, au-delà des époques. La présence, même fugitive, de Noémie Lvovsky, en intendante des "heures creuses" de la reine, est saisissante. La trop rare réalisatrice de Faut que ça danse donne, par exemple, à son rôle une très grande variété de nuances qui donnent la sensation que l'on est, avec elle, au coeur du système complexe de Versailles (mais aussi, de tout système de pouvoir), où la beauté et le luxe des puissants fascine et répugne tout à la fois par la servitude et l'humiliation qu'ils impliquent.

Ces Adieux prennent alors un sens nouveau, et métaphorique plus large. De façon inattendue, et bien ancrée dans l'actualité, certains y voient un écho stimulant aux révolutions arabes d'aujourd'hui; d'autres pourront y voir une fable, très dix-huitièmiste, sur les raisons du coeur et le coeur de la raison. Lesquels s'opposent et s'unissent alternativement. Et rebondissent : intime et politique, France et Allemagne, Reines et servantes, Monarchie et République : rien que d'éternelles histoires de couples.

Philippe Piazzo

Les Adieux à la reine, de Benoit Jacquot — à voir en salles à partir du 21 mars.

Avec Diane Kruger, Léa Seydoux, Virginie Ledoyen, Xavier Beauvois, Noémie Lvovsky, Michel Robin, Julie-Marie Parmentier, Dominique Reymond, Vladimir Consigny, Lolita Chammah...

 

Les films de Benoit Jacquot actuellement disponibles sur Universciné : L'Ecole de la chair, L'Intouchable, A tout de suite, Tosca.

Et le témoignage du réalisateur dans le documentaire de Laurent Perrin, Vocation cinéaste.