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Analyse de séquence : Un autre monde

Avec Un autre Monde, le dernier volet de sa trilogie sur le travail, Stéphane Brizé monte d’un cran dans la chaîne alimentaire du capitalisme contemporain et suit l’itinéraire du directeur d’une usine confronté à l’imposition d’un plan social par ses supérieurs, tandis qu’en parallèle son couple se défait. Le cinéma de Brizé a cette manière de s’accrocher à des visages et à des destins, pris dans des tempêtes intimes et sociales. Une façon d’être aimanté, tout entière résumée dans cette scène, véritable gouffre du film, dans laquelle le couple observe un autre couple venu visiter leur maison en vue de l’acheter. Analyse.

Bord cadre, Philippe (Vincent Lindon) est seul, plaqué, écrasé par la perspective et la longue focale. Le regard dans le vide, il vacille, au point de disparaitre même du champ. Un léger mouvement de caméra le rattrape à peine. Toujours au bord. La scène intervient presque à la fin du film alors que Philippe n’a plus aucun espoir. La procédure de divorce avance, inexorablement, comme le prouve d’ailleurs la vente de la maison tandis que Philippe est asphyxié par sa direction et les syndicats auprès desquels il a commis une erreur fatale. Ce qui frappe, c’est le silence, le bourdonnement de la scène et les aigus de la musique qui la surplombe, au cœur d’un film par ailleurs parcouru, comme souvent chez Brizé, de dialogues : échanges tendus, négociations, disputes. Ici, ils sont insignifiants et étouffés. Ce qui frappe ici, c’est la suspension d’un homme en chute libre.

D’un panoramique vers la gauche, la caméra quitte Philippe pour aller vers Anne (Sandrine Kiberlain), sa femme. Elle aussi bord-cadre, nouée. Elle aussi dévorée par le hors-champ. Autour d’eux, à l’arrière et au premier plans, des ombres rodent, noyées dans le flou. Ce sont celles du couple venu visiter leur maison, fantômes et vautours malgré eux, venus tournoyer au-dessus du couple condamné. Funeste, la scène détaille une double disparition du couple. Intime d’abord. Anne et Philippe ne sont jamais dans le même plan, irrémédiablement séparés : même le panoramique vers la droite qui accompagne le mouvement d’Anne vers Philippe ne les réunit pas. Anne s’arrête au milieu de son geste et il continue sa course seul pour découvrir le visage de Philippe en pleurs. Sociale ensuite. On apprend que l’autre couple a une petite fille. Il est là, plus jeune, comme pour remplacer celui formé auparavant par Anne et Philippe, entité sociale qui a explosé sous la pression.

Après le visage éploré de Philippe, de multiples coupes font s’alterner les visages d’Anne et Philippe, toujours bord-cadre et au bord du monde, cernés. Tandis qu’Anne assure la visite en se donnant une contenance, Philippe reste fermé. À la toute fin, cependant, quelques mots arrachés par l’homme de l’autre couple qui lui demande s’ils vont rester dans la région. « Non, on va changer d’endroit ». Un autre monde, une autre place les attendent.

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