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Anthony Chen : "il y avait deux enfants sur le plateau : un devant la caméra, et un autre, assez têtu, derrière"

Pour la réalisation de son premier long-métrage, Ilo Ilo, le jeune réalisateur singapourien s'est inspiré de ses souvenirs d'enfance et de la servante qui l'a élévé. Le réalisateur revient sur le rapport à l'enfance, à la famille, mais également sur son parcours, ses influences et sur la Caméra d'Or qu'il a obtenue à Cannes en 2013.

Quelle est l’origine du titre Ilo Ilo ?

Quand j’étais petit, ma mère avait engagé une nounou philippine pour s’occuper des enfants. Teresa est restée avec nous durant huit longues années, jusqu’à mes 12 ans. On l’appelait Tante Terrie. Ça a été très dur pour nous quand elle est rentrée chez elle. Mais on s’est peu à peu habitué à son absence et on a fini par la perdre de vue. La seule chose que j’ai retenue après toutes ces années, c’est le nom de l’endroit dont elle était originaire, Ilo Ilo, une province des Philippines. C’est de là que vient le titre du film.

Peut-on dire de ce film qu’il est en partie autobiographique ?

Non, je ne dirais pas qu’il est autobiographique. Mais Ilo Ilo s’inspire beaucoup de mon enfance - à travers des anecdotes et des moments partagés avec des proches dont les manières et les paroles sont restées ancrées en moi. L’histoire a pour cadre Singapour à une époque bien particulière.

Comment avez-vous recréé l’ambiance de la fin des années 1990, à la fois proche de nous et déjà lointaine ?

J’ai retrouvé des vieilles photos chez moi et j’en ai rassemblé en faisant le tour de mes amis. J’ai aussi lu beaucoup de livres sur cette période et consulté des archives photographiques. La fin des années 1990 ne nous semble pas très lointaine : l’action du film se passe il y a 16 ans. En y réfléchissant bien, c’est assez éloigné.

J’ai reconstitué le décor principalement de mémoire, c’est la façon dont je me souviens de cette période. J’ai été très précis dans le choix de certaines couleurs et textures, dans la façon dont était meublé le bureau de ma mère, par exemple, ou encore sa coiffure ou le rouge à lèvres rouge très vif qu’elle portait à l’époque. Ça n’a pas été un travail facile, car Singapour a changé très rapidement. L’architecture, les bâtiments et les intérieurs ont évolué avec le temps. Choisir les extérieurs a été extrêmement difficile. Notre pays oublie malheureusement trop rapidement son passé. En plus des décors, il a aussi fallu travailler sur les vêtements, les coupes de cheveux à la mode à cette période.

Vous avez réussi à créer un environnement dans lequel tous les personnages semblent vrais et sont sympathiques. Comment s’est déroulé le casting, particulièrement pour Jiale ?

Ça a été un travail épuisant qui a duré 10 mois. On a visité près d’une vingtaine d’écoles, on a rencontré plus de 8000 enfants, dont 2000 ont passé une audition. On a arrêté notre choix après une centaine d’heures de travail en atelier.

Pour le rôle de la nounou, on a fait un court voyage aux Philippines durant lequel on a rencontré un grand nombre d’actrices. Certaines d’entre elles avaient déjà joué sous la direction de réalisateurs connus comme Brillante Mendoza et Lav Diaz. Finalement, j’ai choisi Angeli Bayani, à qui sa petite taille donne une sorte de fragilité, et dont l’histoire personnelle est très utile au personnage. C’est une mère célibataire très proche de son enfant, et j’ai donc pensé que le fait qu’elle doive passer un mois à Singapour pour le tournage éveillerait en elle un sentiment de manque de son enfant très similaire à celui que ressent le personnage du film.

Pour les parents, j’ai rencontré presque tous les acteurs du pays en âge de tenir ces rôles. J’avais déjà travaillé avec la mère, Yeo Yann Yann, sur l’un de mes courts métrages, et je l’ai auditionnée assez vite dans le processus de recherche. J’envisageais de la réauditionner quand elle m’a annoncé qu’elle était enceinte. J’ai alors longuement réfléchi et j’ai finalement réécrit tout le scénario pour l’adapter au rôle d’une mère enceinte. Au final, cela ajoute une nouvelle dimension à l’histoire. Quand on a commencé le tournage, elle était déjà à près de cinq mois de grossesse.

Comment avez-vous vécu l’expérience de la direction d’enfants ?

Ce n’est jamais une chose facile, malheureusement. J’ai commencé à travailler avec des enfants en 2006, sur mes courts-métrages. J’aime beaucoup intégrer des enfants dans mes scénarios. J’adore les enfants, même si c’est très difficile de travailler avec eux dans mes films. Mais on m’a prévenu à plusieurs reprises qu’il était très risqué de faire porter le film à un enfant, surtout pour un premier long métrage.

Pour Ilo Ilo, j’ai fait une semaine entière de répétitions avant le début du tournage. Jiale n’est pas acteur, il n’avait jamais tenu un rôle avant ça. Ce que j’ai aimé en lui, c’est son naturel, jouer semble ne lui coûter aucun effort. Le plus souvent, je me contentais de lui donner des indications générales sur ce que je voulais dans une scène. Auparavant, dans mes autres expériences de tournages avec des enfants - et tout particulièrement avec ceux qui n’étaient pas acteurs - j’étais obligé de jouer la scène avant de la tourner.

Bien sûr, il y a eu des moments où il n’arrivait pas à trouver la note juste, et où ça a été un peu tendu entre nous. En fait, il y avait deux enfants sur le plateau : un devant la caméra, et un autre, assez têtu, derrière.

Vous avez déjà fait plusieurs courts métrages qui ont tous été très bien accueillis au niveau international. Comment s’est passée votre première expérience de long métrage ?

Je n’ai pas eu beaucoup de difficulté à lancer mon projet, du moins financièrement. La réputation que je m’étais faite grâce à mes courts métrages m’a beaucoup aidée, particulièrement auprès de la Commission du Film de Singapour. Il a été plus difficile d’obtenir le reste des fonds. Je suis très reconnaissant envers mon université, Ngee Ann Polytechnic, d’avoir participé à la production. C’est la première fois qu’une école de cinéma s’engage autant financièrement sur un long métrage à Singapour. Et cette école me soutient depuis des années.

J’ai eu l’idée d’Ilo Ilo quand je terminais mon master à la National Film and Television School, en Angleterre. Je commençais à envisager de réaliser un premier long métrage, mais je ne savais pas encore à quoi il ressemblerait. À cette époque, beaucoup de souvenirs d’enfance venaient me hanter. Je pensais souvent à tante Terrie.

J’étais surpris qu’une personne appartenant à mon passé, absente de ma vie depuis si longtemps, puisse surgir soudain dans mon esprit comme elle l’a fait. J’ai commencé à poser un regard différent sur les événements de mon enfance, qui était plus complexe que je ne le pensais. Je sentais qu’elle pouvait fournir la base d’une histoire que je finirais par découvrir.

Le film n’impose aucun sentiment ni aucun point de vue au public.

Dans mes films, j’essaie de ne jamais juger mes personnages. Je ne crois pas qu’un être soit intrinsèquement bon ou mauvais. Il me semble plutôt que les gens réagissent et font des choix selon la situation dans laquelle ils se trouvent. C’est ce qui rend la condition humaine si fascinante. Le thème de la famille a une dimension universelle. Je suis certain que beaucoup de gens reconnaîtront la dynamique à l’œuvre entre les personnages, et se reconnaîtront sûrement eux-mêmes ou retrouveront certains de leurs proches à l’écran.

Quelles sont vos influences, cinématographiques ou autres ?

Je n’aime pas utiliser le terme d’influence, car quand on est réalisateur on est constamment touché par le travail des autres. Mais c’est tellement inconscient qu’il est difficile de définir précisément comment. Ceci dit, je suis un grand admirateur du travail d’Hou Hsiao Hsien, d’Edward Yang, de Yasujiro Ozu, d’Hirokazu Kore-eda et plus récemment de Lee Chang Dong.

J’aime aussi beaucoup Jacques Audiard, Andrea Arnold et Nuri Bilge Ceylan. Ma sensibilité est typiquement asiatique, mais comme j’ai étudié en Angleterre, je pense qu’elle s’en est trouvée un peu modifiée, qu’elle est peut- être devenue une sorte d’hybride entre l’Orient et l’Occident que j’ai du mal à définir vraiment. Ang Lee est un cinéaste que j’admire beaucoup. Je suis toujours surpris par sa polyvalence, la sincérité dont il fait preuve envers son métier et son intérêt pour la condition humaine.

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