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Benoit Jacquot : "Le noyau fort du roman de Mishima : l'inversion de tous les ordres."

VIDEO | 2013, 3' | Jusqu'où peut-on posséder l'autre ? Quels types de sentiments peuvent se monnayer ? Le riche manipule-t-il le pauvre ou est-ce l'inverse ?  Benoit Jacquot glisse dans L'école de la chair, adaptation du roman de Yukio Mishima, quelques obsessions qui traversent ses précedents films, tels Les Ailes de la colombe ou Corps et biens.

L’école de la chair, c’est à l’origine deux désirs. D’une part, celui que nous avions, Isabelle Huppert et moi, de tourner ensemble et de trouver un point de départ, quel qu’il soit, pour en faire un film dont elle serait le centre, la colonne vertébrale, un film qui tournerait littéralement autour d’elle. Isabelle avait aimé La Fille seule, film que j’avais fait autour d’une actrice et de son personnage, et elle avait envie que je l’entraîne dans cette direction. Moi, j’avais de toute façon envie de faire un film avec elle, et sur ce mode là sûrement. D’autre part, il y a eu le désir de Fabienne Vonier, qui est la distributrice de mes précédents films et qui voulait devenir productrice à part entière en commençant, très flatteusement pour moi, par un film de moi. C’est Fabienne qui nous a donné L’école de la chair de Mishima, en suggérant que ce livre-là pourrait être le point de départ du film que nous cherchions à faire Isabelle et moi.

Je ne connaissais pas ce livre. J’avais un peu lu Mishima mais jamais je n’aurais pensé faire un film d’après un de ses romans. L’école de la chair m’a d’abord laissé assez perplexe.

Ce qui fait la force de ce livre, c’est avant tout d’être un document extraordinaire sur le paysage féminin du Japon dans l’immédiat après-guerre. Mais je ne voyais pas comment transporter cette force du livre ici (en France) et maintenant. C’est en le relisant que j’y ai découvert, derrière ce paysage féminin élargi à un pays, quelque chose d’au moins aussi fort et de plus ardent, qui est le noyau de l’œuvre de Mishima : l’inversion, et pas seulement sexuelle, l’inversion de tous ordres.

Comment, en faisant tourniquer les cases départ de tout un chacun, on accède peut-être à un mode de vérité. J’ai alors écrit une trentaine de pages qui étaient des principes d’adaptation, des lignes directrices avec des traitements de scènes, puis j’ai demandé instamment que ce soit Jacques Fieschi qui écrive le scénario du film. Je lui ai donné ce que j’avais développé, il s’en est éloigné ou s’en est servi, mais c’était la première fois que je laissais totalement l’écriture d’un scénario à quelqu’un d’autre, et il a fallu que je trouve mes marques dans celui de Jacques, jusqu’à ce qu’il devienne un point de départ praticable pour moi.

Après avoir importé l’histoire du roman, j’ai voulu faire revenir le Japon dans le film, par des signes dispersés de façon pas forcément plaisantine, comme un salut du récepteur à l’émetteur. J’ai choisi un appartement assez dépouillé pour le personnage de Dominique, elle travaille chez un couturier japonais, j’ai mis des calligraphies ici et là, j’ai tourné une scène dans un restaurant japonais. En plus, il se trouve que Vincent Martinez a quelque chose d’asiatique. Il a parfois l’air de sortir d’un film d’Oshima des années 50 ou d’un film taiwanais d’aujourd’hui.

Ce qui est très fort dans le roman de Mishima, et qui pouvait être très beau, c’est que la femme a en fait chez lui la place de l’homme mûr, et le jeune homme occupe la place souvent dévolue à la jeune fille fatale.

Il y a des petits signes de ce basculement continuel : un prénom androgyne pour Dominique, qui a des cheveux courts et ne porte que des pantalons. Mais l’important est surtout qu’il lui arrive à elle ce qui arrive aux hommes dans tant de fictions littéraires ou cinématographiques. Dominique, qui avec la féminité d’Isabelle ne pouvait pas avoir l’air d’une amazone, est pourtant proche de l’homme nanti d’une quarantaine d’années, qui a une fêlure où s’engouffrent toute la jeunesse, la beauté, la violence d’une fille, devenue ici un garçon.

Comme Dominique est masculinisée par sa position, Quentin est féminisé par la sienne, sans avoir rien de féminin par ailleurs. Je pense qu’il est d’abord hétérosexuel, mais la vie lui a donné cette place féminisée et homosexuelle qui est la seule façon pour lui d’imaginer un avenir un peu plus brillant : être dans cette position d’objet où visiblement les regards s’allument quand ils se portent sur lui. Il ne connaît que ça, sinon, comme il dit à sa mère, sa vie est déjà vieille. C’est assez terrifiant, et ce qui est cruel, c’est que Dominique, à sa façon, le conforte dans cette position-là et s’en sert pour trouver quelque chose qui la regarde elle. Et elle trouve sans doute quelque chose, mais pour lui c’est un désastre.

Qu’est-ce que l’intimité, le plus étrange et le plus familier à la fois ? C’est peut-être l’énigme que mes films essaient d’approcher. Ce point d’intimité, qui est probablement un gouffre, ne peut s’atteindre que par la pudeur, par ce que l’on tait au lieu de le dire, par ce que l’on cache au lieu de le montrer. Le cinéma, c’est l’art de ça depuis le début, c’est fait pour montrer et cacher dans le même geste.

Je voulais que dans ce film tout passe par un écheveau de gestes, de paroles, de regards, un écheveau très sexué, érotisé, dans une grande proximité avec la caméra.

Je savais qu’entre Isabelle Huppert et Vincent Martinez, leurs personnages iraient plus du côté de la boxe que du côté des bisous. L’école de la chair n’est fait que d’équations sentimentales, mais en essayant d’éviter tout sentimentalisme. Les personnages du film marchent à l’émotion, tous ont une brisure, une cicatrice qu’ils rouvrent sans cesse parce qu’ils sont vivants.

Ce ne sont pas des libertins, il n’y a pas de pensée ni de réflexion dans cette histoire, il y a à peine de conscience. Ce sont des aveugles volontaires. Lorsque Chris, le travesti joué par Vincent Lindon, dit : “Je suis une femme, et moi au moins je l’aurai voulu”, il pourrait dire : “Je suis aveugle, et moi au moins je l’aurai voulu”.

L’école de la chair est l’histoire d’un lien amoureux, et un lien amoureux ça passe par tout ce qu’on veut mais ça s’attache au lien sexuel, affronté ou détourné. Dominique et Quentin apprennent l’un et l’autre, plutôt à leurs dépens je crois, que ce lien sexuel est peut-être le meilleur moyen de se séparer. Il faut un temps pour apprendre ça, et une fois qu’on l’a appris on le désapprend aussi vite, heureusement, sinon je ne vois pas comment ça marcherait encore. C’est cela être à l’école de la chair, et c’est ce que le film raconte je crois.

Mais ce qui m’intéresse d’abord, c’est de fabriquer des personnages pour qu’ils soient incarnés, justement, pour leur donner une façon d’être indubitable. Personne d’autre qu’Isabelle Huppert ne pouvait interpréter Dominique et personne d’autre que Vincent Martinez ne pouvait être Quentin.

A partir de là, les personnages sont au monde et construisent le monde du film. Ce que signifie ce monde, ils le savent mieux que moi...

 

Benoit Jacquot