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Bertrand Tavernier : "En histoire, les conséquences sont plus intéressantes que les faits"

En ancrant La Vie et rien d'autre dans l'immédiat après-guerre, Bertrand Tavernier et son scénariste Jean Cosmos s'intéressent aux leçons de l'histoire et remuent une mémoire encore douloureuse lors de la sortie du film, en 1989.

Bertrand Tavernier : A part quelques exceptions célèbres comme La Grande Illusion ou Les Croix de bois, le cinéma a peu parlé de la guerre de 1914. Le Diable au corps a été très contesté, Les Sentiers de la gloire interdits pendant quinze ans. La Grande Guerre reste une époque taboue, peut-être parce qu’il s’y est commis un grand nombre d’actes fous, criminels, ou seulement d’incompétence. Certains officiers ont été à la hauteur, comme Pétain, mais d’autres, comme Nivelle, étaient de vrais bouchers, et n’ont jamais été jugés.

Mais La Vie et rien d’autre n’est pas un film de guerre. C’est un film sur les conséquences de la guerre, sur la manière dont un pays réapprend la paix. Dans l’histoire, les conséquences sont souvent plus intéressantes que les faits, du moins à mes yeux, parce qu’on en parle moins. Au départ, ce qui m’a fasciné, c’est le nombre des disparus : trois cent mille. L’équivalent de l’armée française actuelle ! Trois cent mille soldats dont on ne pouvait dire exactement ce qu’ils étaient devenus. Cela a fait l’objet de la plus vaste enquête de l’histoire, parce que ces disparus posaient à la nation des questions juridiques vitales de mariage, d’héritage... Sans compter, bien sûr, les drames personnels. Cette époque a largement conditionné la suite de notre histoire, politique, sociale, culturelle. Tels sont nés le pacifisme, le nationalisme, le surréalisme... Je voulais montrer comment l’âme des gens avait été marquée par la guerre. Et un sujet plus anecdotique de l’époque me passionnait également : le choix du Soldat inconnu.

Tout cela faisait une ample matière. Comment s’est-elle ordonnée ?

C’est un travail à la Sherlock Holmes que nous avons accompli Jean Cosmos et moi. Il a dépouillé des listes et des catalogues de l’armée, des documents et des photos du temps. Les personnages sont nés peu à peu des évènements de la vie quotidienne, développés par notre imagination. On partait de minuscules indices, de quelques repères historiques, et on reconstituait le reste par déduction dramatique. J’adore ce genre de reconstitution, c’est un peu être à l’écoute de tout un pays. Je n’ai pas de "conseiller historique", mais je me renseigne en fonction des problèmes concrets à résoudre : comment faire voyager les gens, les faire manger, les faire parler. J’aime essayer de donner à sentir le rapport entre les personnages et l’époque, et le décor.

Cela dit, l’intention du film n’est pas de donner une leçon d’histoire, pas plus que d’offrir une peinture macabre ou morbide. Au contraire. C’est un film sur l’espoir, dominé par deux personnages intenses et absolus qui sont amenés à choisir entre rester dans le camp de la mort et du souvenir ou passer de l’autre côté, et revivre. C’est un film "patriotique", pas dans le sens cocardier du mot, mais en ce qu’il essaie de faire sentir un moment de notre histoire, de notre âme, et qu’il peint des valeurs morales et sociales soit pour les critiquer, soit simplement pour les faire exister, pour les recréer.

Cela passe par la création d’un très grand nombre de personnages secondaires...

Nous voulions un film très "choral", très vivant, rempli de gens et de choses bizarres, marrants, douloureux..., qui balaie à la fois la société et les individus dans l’intime de leurs sentiments. On s’est amusé à l’écrire parce qu’on allait très près des gens, et, en même temps, on donnait un mouvement large, plein de santé. Noiret m’a dit : "C’est un film fordien", et rien ne pouvait me faire plus plaisir. John Ford est une de mes grandes admirations, avec Jean Renoir. J’aime sa manière large de faire parler non seulement les personnages mais le décor, la nature, tout ce qui passe à l’image.

Vous avez rencontré des difficultés pour faire ce film ?

Enormes. Personne n’en voulait. Sujet ingrat, sinistre, pas commercial. Jean Cosmos est un remarquable scénariste. J’ai obtenu moi-même trois Césars du scénario. Mais les scénarios sont lus par des gens qui ne savent pas juger. Les comédiens, eux, ont tout de suite vu la force et l’humanité du sujet. Mais les banquiers ? J’ai dû repartir à la case départ et me battre comme pour un premier film. J’y ai mis mon argent personnel, et toute l’équipe a été payée au minimum syndical. Ça valait la peine parce que le tournage a été extraordinaire. Nous avons fait des rencontres passionnantes. Ce film réveille une mémoire collective très profonde.

 

Propos recueillis par Marie-Noëlle Tranchant