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Brad Bernstein : "Par moments, Tomi Ungerer perd pied avec la réalité"

Pour son premier long-métrage, Brad Bernstein a décidé de consacrer un documentaire sur le parcours agité et tumultueux de l'un des plus grands dessinateurs et observateur de la société de son temps, Tomi Ungerer. Dans cette note d'intention, il en esquisse les premiers pas...

Le 27 juillet 2008, alors que j’étais dans mon bureau de Coconut Grove, en Floride, et que je feuilletais le New York Times, ma vie a soudain été bouleversée.

Sur la première page de la rubrique « Art et Culture » du journal, je suis tombé sur un article – ou plutôt sur le croquis d’un personnage – autour d’un artiste alsacien qui avait tout vécu : l’occupation nazie, la lutte pour les droits civiques et les révolutions culturelles des années 1960 aux États-Unis, l’âge d’or des illustrations pour la presse, la révolution sexuelle, la honte et l’exil. Et voilà qu’il faisait son grand retour en Amérique où, toujours aussi prolifique, il s’apprêtait à être publié de nouveau, après quarante ans d’absence.

J’ai eu envie d’écrire une lettre à Tomi Ungerer pour lui faire part d’un projet de documentaire autour de sa vie et de son parcours.

Un peu plus de quinze jours plus tard, tandis que je rentrais du travail, j’ai découvert une lettre qu’il m’avait envoyée. Mais ce n’était pas un courrier banal : on y voyait un chat qui inscrivait des mots avec une patte et qui buvait un verre de vin avec l’autre ! M. Ungerer me signifiait qu’il acceptait de participer à mon projet d’une manière qui n’appartient qu’à lui.

Nous sommes arrivés à West Cork, en Irlande, dans l’idée de tourner pendant douze jours intensifs. Enthousiastes et débordant d’énergie, mes techniciens et moi avons passé trois heures à éclairer l’atelier de Tomi. Une fois prêt, j’ai proposé à Tomi de s’installer pour lui poser mes premières questions et j’ai commencé à tourner. Nul n’aurait pu se douter de ce qui s’est alors produit : il a refusé de répondre à la moindre de mes questions.

Après nous avoir regardés nous préparer pendant trois heures et réorganiser son atelier pour les besoins du tournage, il s’était paralysé sur le plan physique et psychologique. Nous avions bouleversé le cadre habituel dans lequel il travaillait et, comme un enfant, il s’est fermé et a refusé de se prêter au jeu de l’interview. J’étais impuissant. Nous étions en butte à l’une des redoutables crises de panique qui assaillent régulièrement Tomi.

Heureusement, nous avions laissé la caméra branchée pendant toute cette conversation et, en fin de compte, Tomi a réussi à remonter à la surface. Mais surtout, il nous a expliqué la source de son angoisse. Et j’ai alors appris quelque chose de fondamental sur lui : son histoire personnelle l’a durablement marqué, pour le meilleur et pour le pire, et si, par moments, il perd pied avec la réalité, son expérience de la vie et son intelligence lui permettent de discerner les raisons de sa folie et de son génie. Et c’est ce qui transparaît dans ce documentaire, Tomi Ungerer : L'Esprit frappeur.

 

Brad Bernstein