Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Brian De Palma : "Je rêve toujours des solutions aux problèmes que je rencontre dans mes films."

Après six ans de silence, l'auteur d' Obsesssion revient à son amour pour le thriller et renvoie , naturellement, à Hitchcock (le maître de ses débuts) mais aussi à son propre cinéma "de palmien". La référence de la référence de la référence... Un jeu de poupées russes qui avec Passion, remake très personnel du dernier film d'Alain Corneau, Crime d'amour, place De Palma au coeur du plaisir du spectateur et des controverses cinéphiles.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette histoire ?

Le fait que ça soit un thriller, qui est le meilleur genre pour raconter une histoire avec une touche d’humour. Et puis je n’en avais pas fait depuis L’Esprit de Caïn, il y a vingt-deux ans. J’aimais les personnages dans le film d’Alain Corneau, mais j’ai pensé que le crime pouvait être révélé autrement. J’ai réécrit le scénario de manière à ce qu’on soit constamment surpris, à ce qu’il y ait plein de suspects possibles et qu’on conserve un doute sur l’identité du meurtrier. J’ai aussi eu recours à quelques “stratagèmes” pour duper les spectateurs, leur faire croire une chose à la place d’une autre.

Comment avez-vous établi la relation intense entre Noomi Rapace, brune et ombrageuse, et Rachel McAdams en blonde solaire ?

Noomi Rapace est dangereuse. Elle incarne une Isabelle effrayante parce qu’on ne sait pas ce qui se passe dans sa tête, et qu’on la croit capable de tuer quelqu’un. Rachel McAdams est sexy et s’est beaucoup amusée à jouer une femme aussi diabolique. En général, les actrices n’aiment pas beaucoup incarner une manipulatrice comme Christine, mais Rachel s’est donnée à fond. Par ailleurs, Noomi et Rachel avaient déjà travaillé ensemble sur le Sherlock Holmes de Guy Ritchie, et elles se connaissaient suffisamment pour s’abandonner et s’aventurer en terrain dangereux. Elles n’avaient aucune limite l’une vis-à-vis de l’autre, ce qui rend leur duo très dynamique et fascinant à regarder.

Comment avez-vous abordé la scène du meurtre ?

La mise en place du meurtre d’un personnage est toujours très compliquée. Normalement, il y a un mélange de tension et de calme autour de la maison, mais on a tous vu ça des millions de fois. Du coup, j’ai choisi une autre approche avec le split screen, que je n’avais pas utilisé depuis longtemps, en immergeant les spectateurs dans un magnifique ballet d’un côté de l’écran, pendant que Christine se fait tuer à coups de couteau de l’autre. Je ne sais pas comment les spectateurs vont réagir à la juxtaposition de quelque chose d’aussi roman- tique avec quelque chose d’aussi violent, mais j’aime le sentiment d’étrangeté que cela produit. On sent qu’on entre dans une zone à risques, sans pour autant être sûr de ce qui peut se passer. C’est très proche de Soeurs de sang, où la scène du meurtre se déroulait selon deux points de vue différents.

On retrouve une cohérence dans les obsessions qui traversent votre œuvre. Vos personnages portent souvent des déguisements et des masques. Pourquoi ?

Pour cacher le visage du meurtrier ! Ici, l’idée était de se servir du masque très stylisé du visage de Christine. C’est celui qu’elle fait porter à tous ses partenaires sexuels... Donc elle fait constamment l’amour avec elle-même. Le masque pourrait aussi représenter cette sœur jumelle mythifiée. Qui existe ou pas.

Parlons d’une autre obsession : pourquoi tant de jumeaux, de doubles et de sosies dans vos films ?

Je n’en ai aucune idée. Mais dans un certain nombre de mes films, je crée une situation qui entraîne la culpabilité, comme quand Christine dit qu’elle se sent responsable de l’accident de sa sœur jumelle Clarissa. Je me suis rendu compte que quand j’étais enfant, la brutalité faisait rage sur les plus faibles de ma famille. Elle venait de mes parents et de mon frère aîné Bruce. J’avais dix ans, mon grand frère Bart en avait douze, il était très sensible et vulnérable, et je voulais le protéger d’une telle violence. Mais je n’en étais pas capable parce que j’étais un enfant. D’où la culpabilité !

Avec ses scènes sexy et ses dialogues provocants, est-ce qu’on peut qualifier le film de thriller érotique ?

C’est difficile à dire. Noomi Rapace et Rachel McAdams l’ont totalement assumé. Je ne leur ai pas dit :“Embrassez-vous et soyez sensuelles”. Elles l’ont fait d’elles-mêmes. Et ça fonctionnait très bien.

Quand même, il y a la scène de la douche, les sous-vêtements noirs, les sex toys, qui font partie de l’ADN du film. Est-ce que vous êtes un voyeur, comme certains de vos personnages ?

Comme je l’ai dit et répété, je préfère filmer des femmes plutôt que des hommes. Et là j’avais affaire à des femmes sublimes qui n’avaient pas peur de la nudité. Mais, si ce film porte sur les femmes, il est aussi destiné aux femmes, donc j’ai tenu à ce qu’il soit plus élégant et plus dans la retenue. Même chose pour la violence, je n’ai pas voulu qu’elle soit trop explicite parce que les femmes y sont plus hostiles.

Une partie de l’histoire est rêvée. Est-ce que les rêves jouent un rôle important dans votre processus créatif ?

Oui. Je rêve toujours des solutions aux problèmes que je rencontre dans mes films. Le film est comme un rêve en continu, où vous ne savez pas ce qui est réel ou ce qui ne l’est pas, jusqu’au réveil. Et puis, en intégrant tous les éléments procéduraux à l’intérieur d’un monde onirique très stylisé, ça rend tout ça plus distrayant.

Quels effets visuels indiquent qu’on est dans un rêve ?

Au début, tout ce qui est réel est filmé en angles droits. Mais quand on arrive aux rêves, tout à coup les plans deviennent inclinés et l’éclairage est très stylisé, à la manière d’un film noir. Dès que vous voyez des rayures sur les murs qui ressemblent à des stores, faites bien attention, vous êtes au pays des rêves ! Sauf que parfois... On pense qu’on est en train de rêver ou de faire un cauchemar, alors que c’est vraiment en train d’arriver. Donc je joue en permanence avec ça, tout au long du film, pour déstabiliser le public.

On a l’impression que vous étiez le seul américain sur le plateau. Est-ce que vous aimez tourner en Europe ?

Il y a beaucoup de gens talentueux en Europe et vous pouvez y faire un film pour un budget raisonnable. Je me suis éloigné d’Hollywood après Mission to Mars, qui a coûté 100 millions de dollars. C'est le film plus cher que j'ai jamais fait. Il n'est pas bon que l’art soit si cher. Un budget de 250 millions de dollars vous oblige à faire un certain type de film, et en tant que réalisateur aguerri, ça ne m’intéresse plus. On peut produire des choses très originales à un moindre coût, dans la lignée du cinéma américain indépendant. Et maintenant qu’on peut tourner en numérique, que ça ne coûte rien, il va y avoir beaucoup plus de gens talentueux qui vont tourner des films singuliers. Je me retrouve à la croisée de toutes ces tendances parce que j'aime la beauté dans les films. Or, ce qui est beau est cher.