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Claire Simon : " La Gare du Nord est le lieu d'une perte perpétuelle"

VIDEO | 2014, 21' | Après avoir passé plusieurs mois en immersion dans la gare la plus fréquentée d'Europe, Claire Simon nous présente son film Gare du Nord. Organisme vivant, monstre, porte de l'Enfer... Les comparaisons terrifantes ne manquent pas pour évoquer ce non-lieu abyssal qu'à force de fréquentation la cinéaste est parvenue à habiter.

Vous aviez dit dans un entretien que tous vos films étaient sur des lieux, comment expliquez-vous cette attirance ?

Parce qu’un lieu est une histoire en soi, ça règle en quelque sorte la question du scénario. Et pas qu’une histoire, mais des milliers ! C’est aussi une affaire de croyance. Dans les religions, les gens donnent un lieu à leur foi.

Vous avez dès le départ envisagé la Gare du Nord comme un projet au long cours ?

J’aurais préféré aller plus vite ! Je voulais que les personnages et les histoires surgissent de la gare. La Gare du Nord représente le territoire, le royaume, le domaine que j’ai essayé d’arpenter comme s’il s’agissait d’un résumé du monde. J’entends par là une métaphore spatiale et géographique mais aussi temporelle ; le passage dans la gare comme métaphore de notre vie. On arrive, on traverse, on part : ça correspond au séjour sur Terre. Je pensais toujours à ça, au Jugement dernier, à la Porte des Enfers. Sans l’aspect cauchemardesque de l’Enfer, mais dans l’idée d’un passage, d’une porte vers l’inconnu. La gare est un non-lieu entre la ville et l’ailleurs, et souvent on imagine que les rails sont les rives du Styx.

On peut raconter plein d’histoires qui se passeraient à la gare, on peut même le faire depuis chez soi, mais c’est tout ce que je ne voulais pas. C’est pour cette raison que j’ai proposé à trois personnes – Benoît Laborde, Judith Fraggi et John Hulsey – une période d’immersion, ce que je n’avais jamais fait sous cette forme. Nous cherchions à écouter les histoires que la gare raconte, à rencontrer des gens pour trouver matière à un scénario de fiction à partir de choses vues, entendues, ressenties à la gare. En faisant ce travail, passionnant mais très fatigant – notamment parce qu’on entend mal – on rate beaucoup d’histoires, on attrape deux phrases extraordinaires, puis impossible de savoir la suite à cause d’une annonce de la SNCF ou parce que la personne doit partir... On faisait l’expérience de la disparition constante ; même s’il arrivait qu’on recroise des gens, la gare devenait le théâtre du monde insaisissable, d’une perte perpétuelle. Au début nous écrivions sur calepin, nous ne faisions qu’écouter, nous ne regardions pas - d’ailleurs je me disais à cette étape que je ne parviendrais jamais à filmer ce lieu. Comme c’était un exercice de mémoire et que l’on perdait beaucoup, on a commencé à s’armer de micros et d’enregistreurs : on a joué aux espions ! On rencontrait aussi des gens évidemment, mais parfois nous enregistrions sans qu’ils le sachent.

Ensuite nous avons retranscrit et nous nous sommes lus les textes tous ensemble. C’est à cette étape que l’idée de faire un projet plus grand est apparu, il y avait une telle matière ! La première forme qui m’est venue est le théâtre – la pièce est écrite et répétée mais bute sur des aspects financiers – puis la fiction. Je me suis dit que si je faisais ces deux projets, il fallait aussi faire un documentaire, prendre le risque de la vraie rencontre, de ce qu’on ose dire quand la caméra tourne, sans passer par la médiation des acteurs. Ce film s’appelle Géographie Humaine et a été réalisé avant la fiction.

Mais pourquoi avez vous voulu tourner un documentaire après et indépendamment de votre immersion ?

Je voulais dans cette double pratique fiction-documentaire, pouvoir filmer deux fois les mêmes lieux, dans la gare, comme par exemple le Lotus bleu, le traiteur asiatique, le marchand de chaussures iranien, la lingerie, la boutique de chocolats des grandes lignes, etc. Les deux mouvements documentaire et fiction libèrent en fait chaque film de leur devoir totalisant, chaque mouvement induit un chemin, le récit de Gare du Nord (fiction) ou de Géographie Humaine (documentaire), et je n’ai plus besoin de croire que ces films contiennent la gare. La gare, comme le réel, excède le film continuellement, et apparaît comme telle dans les deux films et ça, c’est ce qui m’intéresse. Dans le documentaire les gens disparaissaient après quelques mots qui me laissaient deviner leur histoire et dans la fiction, j’ai pu retenir et déployer les histoires des gens qui ont maintenant disparu de la gare.

Avec cet assemblage de fragments, il s’agit d’une écriture et d’une structure particulières. Comment avez-vous travaillé cette rencontre entre cette matière prélevée et l’invention pure ?

Le scénario est fait d’histoires de gare : l’amour, la perte, l’attente, la séparation, la désorientation... Le récit est structuré en trois parties assez distinctes. La première tient de la chronique partant de la rencontre entre Mathilde (Nicole Garcia) et Ismaël (Reda Kateb), jusqu’à ce qu’apparaissent les autres personnages et ce qui les anime. Puis, c’est le jour de l’opération de Mathilde ; le rapport à l’attente est plus fort puisqu’on a les heures qui défilent, et on endure le temps avec les protagonistes.

Puis on arrive au troisième temps, point culminant où la gare se bloque, c’est le scénario "catastrophe" qui est aussi celui de notre société ; la gare devient personnage, organisme qui résiste. J’ai vécu à plusieurs reprises ce sentiment que la gare est une chose, une sorte de gros animal qui se met à exister, à réagir, avec une authentique dimension monstrueuse. Je voulais que tout arrive par hasard comme à la gare. Mais je n’ai pas conçu la fiction comme une forme fragmentaire, j’ai peu à peu élaboré des lignes de récit et des personnages. Par exemple Mathilde est un personnage dont m’a parlé la vendeuse du magasin Agatha dans le couloir du RER, elle m’a raconté qu’une dame gravement malade venait tous les jours lui acheter les bijoux ; je n’ai jamais vu cette femme mais le récit de la vendeuse est resté en moi et le personnage de Mathilde s’est mis à exister dans ce sas qu’est la gare, entre chez elle et l’hôpital, la gare devenant pour elle un monde à part entière, et un autre monde, une nouvelle vie. Les personnages principaux ont surgi de la gare de cette manière, il s’agissait ensuite de les faire se rencontrer, et aussi qu’ils rencontrent des gens ou des situations que nous avions retenus de l’immersion. Je voulais que la gare ressemble à une sorte de caverne mythologique qui contienne ces personnages et leurs histoires, puis faire apparaître peu à peu ce à quoi tout le monde pense (redoute, désire) dans la gare : le fantastique.

Il est vrai que cette dimension surnaturelle est surprenante, notamment par le contrepoint qu’elle apporte à une matière récoltée dans le réel.

C’est une intuition que j’avais dès le départ. Une image en fait me hantait : une sphère immense qui tourne lentement et dont on finit tous par tomber, même si on s’accroche, la gare est comme cette sphère, comme la vie, un endroit où l’on reste plus ou moins longtemps, le temps du passage sur Terre comme on l’a dit plus haut. Donc il y a forcément du fantastique et du surnaturel.

Pierre Sansot a écrit de très belles choses dans Poétique de la ville sur cette dimension souterraine, les croyances, les légendes attachées au sous-sol de la ville. À la gare, c’est quelque chose qui était partagé par certains, particulièrement les Africains qui disent que c’est dans la foule que se trouvent les morts. Quand on a tourné le documentaire, on a rencontré un monsieur très élégant, congolais, sur un quai, qui nous a dit : il y a des morts partout autour de nous, les morts ne sont pas morts...

Au début le guide dans la gare est Ismaël, un sociologue, le lieu est perçu comme un terrain. Il s’agit d’une façon de mettre en scène votre travail préliminaire en amont du film et d’une certaine façon, la démarche documentaire. Est-ce que ce personnage est une extension de vous ?

Oui, mais ce n’est pas être documentariste pour être documentariste, ou même sociologue ; Ismaël est un personnage qui est avant tout fils d’immigré. La question pour lui et pour le film, est que la gare du Nord, c’est la France et sa quête consiste à faire le portrait d’un pays dans lequel il pourrait vivre. C’est un acte politique et un acte de survie, sous-tendant la question de comment devient-on un intellectuel quand on est un fils d’immigré.

Il est certain que ce personnage m’est proche par son travail de rencontre et d’écoute. Ce qu’il fait, son rapport au monde, c’est quelque chose que je connais et pratique en effet. Le projet était aussi de raconter ce qu’est le monde pour chacun. On a fait l’immersion à quatre parce que c’est très dur, donc ça me donnait du courage.

Mais assez vite, j’ai aussi compris que si j’étais seule, je ferais mon portrait à travers le lieu et les gens ; et en fait, c’est ce que nous avons chacun fait à travers ceux que nous écoutions. C’était donc particulièrement important d’être plusieurs, pour que ce ne soit pas le portrait d’un seul. Et c’est aussi pour cette raison qu’il y a plusieurs personnages dans Gare du Nord. Le personnage de Joan (Monia Chokri) représente l’archétype de la working girl qui subit une telle pression que c'est seulement quand elle voit les autres par hasard, à travers des scènes qu’elle entend ou qu’elle voit, qu’elle prend conscience de sa propre histoire.

Vous étiez quatre enquêteurs, il y a quatre personnages principaux.

En effet... Je n’ai pas calculé, c’est la gare qui a donné ça... Par exemple Sacha (François Damiens), complètement perdu et dont la fille a fugué, c’est un personnage que je n’aurais jamais écrit en restant dans ma chambre, mais là, il s’imposait. Comme je ne me voyais pas du tout, a priori, raconter l’histoire d’une femme en chimiothérapie. De même pour les filles et les chiens, c’est impossible de les ignorer à la gare. Tout ça a surgi de la gare et a pris place dans le film, naturellement ; les choses s’imposent et je fais avec elles. Mais la démarche de beaucoup se documenter n’est pas du tout originale, on peut citer des cinéastes aussi différents que Jerry Schatzberg, Jean Eustache ou même les frères Dardenne. Ma singularité est peut-être d’insister autant sur le lieu et de ne pas réduire ce matériau recueilli à sa dimension fictionnelle ; les personnages bénéficient d’une sorte d’autonomie, ils ne sont pas là comme purement utiles à la fiction.

Vous vous inspirez des acteurs eux-mêmes pour leur personnage, François Damiens fait des caméras cachées dans votre film aussi ?

Oui je trouve intéressant ce décalage léger qui crée la fiction, le personnage de Sacha (F. Damiens) est loin de François L’Embrouille, l’un s’appuie sur l’autre. Dans la gare, c’était plus intéressant de partir d’aspects réels de chaque acteur. Monia Chokri que j’ai découverte dans les films de Xavier Dolan, n’aimait pas tellement la foule au départ, ce qui correspondait au personnage et tout au long de l’histoire et du tournage, elle s’est laissée atteindre par la gare jusqu’à en devenir le médium... Et j’ai beaucoup tenu avec Reda Kateb à la proximité entre l’acteur et le personnage, curieux, intellectuel, fragile, complexe, qui s’éloigne de certains rôles dans lequels on a pu le voir.

On s’interroge évidemment sur le dispositif du tournage, c’est même une question assez passionnante : ces corps fictionnels plongés dans le bain du réel. Pouvez-vous évoquer ces conditions de tournage ? Comment les acteurs ont-ils vécu cette expérience ?

J’ai eu beaucoup de chance avec ces acteurs-là ! On a commencé les répétitions avec Nicole Garcia et Reda Kateb, dans le RER, dans les couloirs, dans le hall des grandes lignes, dans les escalators, j’ai tout de suite senti la pression du monde sur eux, sur leur façon de jouer, il fallait être à la hauteur du lieu et de la vie qui s’y déroule. La gare est un studio vivant, construit exactement comme celui de Méliès – comme l’a montré Martin Scorsese dans Hugo Cabret : orienté au sud pour que la lumière tourne autour. Mais il s’agit d’un studio où se trouve la vie, ce qui en fait un lieu très contradictoire.

L’idée était très simple : tourner en condition absolument réelle - avec les contraintes de la SNCF qui n’avait jamais eu un tournage de plusieurs semaines. Pour le documentaire, comme l’équipe était légère, j’ai eu une certaine liberté que j’ai perdue pour la fiction, où nous avions énormément de contraintes, des heures imposées par la SNCF pour filmer certaines choses.

Nicole Garcia disait tout le temps que c’était formidable de jouer dans ce lieu ; elle se demandait pourquoi on s’embête tout le temps au cinéma à recréer la vie, alors qu’elle est là. Elle a été extraordinaire, elle s’asseyait sur un petit tabouret en attendant qu’on bricole un peu la lumière et la machinerie, passant son temps à regarder. François Damiens adorait aussi cette situation, il connaît bien la matière du réel à travers ses caméras cachées. Même s’il était beaucoup sollicité en raison de sa renommée – y compris ses compatriotes belges passant par-là, il restait stoïque et tenait le coup parce qu’il trouvait ça aussi très drôle et beau.

L'équipe représentait tout de même une trentaine de personnes au total. J’ai demandé à ce qu’on ait des oreillettes pour entendre ce que l’on faisait et surtout que le plateau soit un peu dispersé afin qu’on ne forme pas une sorte de gros paquet. Mais la gare est un océan de gens qui n’arrêtent pas de bouger. Même en situation de tournage, il est arrivé que des gens répondent aux questions qu’Ismaël pose à Mathilde dans l’escalator. Par contre, quand on a fait la scène où le type engueule sa copine, il a fallu dresser un cordon de séparation parce que les gens venaient systématiquement au secours de la fille. Mais, on a eu très peu de prises gâchées parce que des gens regardaient la caméra ou venaient dans le champ pour faire coucou.

Est-ce parce que les gens ont trop à faire à la gare ?

Oui, ils doivent acheter un sandwich ou le journal, ne pas rater leur train... Pour ce qui est des jeunes qui restaient à côté du plateau, j’avais donné la consigne de dire que nous étions la télévision canadienne, ce qui avait un effet de déception générale ; et en plus on ne mentait pas puisqu’il y a une part de co-production canadienne dans le budget...

Je crois que notre atout a été d’avoir des bureaux dans la gare, ça a été une chance inouïe pour développer un lien et une familiarité. On y a fait tout le casting des non professionnels, et puis la production du film pendant la préparation et le tournage. D’une certaine manière, j’ai un peu habité le lieu, en tout cas tissé un rapport très intime avec lui. Ce qui m’a notamment permis de constater, en dehors de ceux qui passent, qu’il y a justement des gens qui fréquentent beaucoup la gare puis qu’un jour ils disparaissent. Et nous aussi on a disparu de la gare maintenant.

On sent de votre part un grand plaisir d’être là, de filmer. J’ai l’impression que c’est votre film le plus pictural.

Je ne sais pas... Ce qui est certain, c’est que j’avais constamment Edward Hopper en tête, en raison des lumières, aussi bien naturelles qu’artificielles. Puis Hopper a peint la mort dans la vie, aussi il a traité du prosaïsme et de l’éphémère que le tableau rend éternel. J’ai ressenti ça très fortement dans la gare. Pour ce qui est de la lumière, elle existe d’elle-même dans la gare, elle a été faite par les architectes et est très belle ; il faut la déployer un peu, mais Richard Copans et Laurent Bourgeat éclairaient très peu, ils adoucissaient, faisaient des renvois, il développaient la lumière de la gare. Mais je savais en ayant tourné le documentaire avant que tout est déjà cadré dans la gare, c’est très difficile d’y faire des trucs moches.

Est-ce que les plans et les scènes étaient beaucoup répétés ou bien avez-vous mis en scène "en direct" ? On a globalement l’impression de quelque chose de très instinctif, comme toujours chez vous.

C’est la première fois de ma vie que j’ai pu faire beaucoup de travellings (le sol est lisse, on avait un chariot). Mais j’ai effectivement un rapport très instinctif au cadre. Parfois, nous avions une pression énorme au niveau du temps, c’était donc plus facile pour moi de filmer à l’épaule et je pouvais compter sur Stéphane Raymond, mon assistant, pour me suivre dans ces cas-là. C’est souvent difficile pour moi d’expliquer ce que je vais faire, parce que j’aime avoir la liberté d’improviser au cadre selon les acteurs. On peut tout prévoir, se faire plaisir, avoir l’impression qu’on est intelligent et créatif, qu’on a la maîtrise, mais quand le plan commence sur la foule, les acteurs et l’énergie du lieu viennent secouer les bonnes intentions et moi, c’est ça qui m’intéresse.

C’est un film qui s’écoute aussi, le travail sonore est très beau. Comment avez-vous travaillé cet aspect au tournage puis au mixage ?

Là où le son est le plus beau c’est en haut des grandes lignes... Pour les personnages du film écouter est très important, c’est ce qu’ils font à la gare, et donc souvent les voix luttent entre elles pour emporter la scène... Une gare crée évidemment des conditions difficiles, le brouhaha permanent et les annonces continuelles. Au tournage, on a enregistré un son direct qui est le son du film mais ensuite le montage a permis de reconstruire l’espace de la gare avec le son... Grâce au travail de Thomas Desjonquères, Marie-Claude Gagné et Stéphane Thiebaut les monteurs son et le mixeur, on n’est plus en présence d’un magma sonore, mais on sait toujours ce que l’on entend et où l’on est, c’est très juste par rapport au lieu. On est parvenu à quelque chose de riche, mais aussi de clair, simple et très précis.

Comment s’est opéré le choix de la musique de Marc Ribot ?

Avant même le tournage j’ai espéré la musique de Marc Ribot... Depuis longtemps mais j’avais l’impression de prêcher dans le désert. Un jour, on a monté des musiques de Marc Ribot et en projection c’était évident. Marc Ribot est un immense guitariste, un inventeur de formes, très reconnu aux États-Unis, au Canada. La guitare électrique me semblait la seule musique qui "rentrait", d’une façon sensuelle, dans la gare, qui dialoguait avec sa beauté, aussi la dimension brutale du lieu. Même si Marc Ribot a voulu ici composer une vraie musique de film, orchestrée, qui est fidèle à son éclectisme, qu’il joue avec John Zorn, Tom Waits, Bashung, et avec ses groupes aussi divers que Ceramic Dog ou Los Cubanos Postizos, etc. J’ai toujours aimé travailler avec des grands musiciens de jazz qui sont forcément à la fois des improvisateurs et des compositeurs très savants, comme Marc.

Il se dégage du lieu un aspect très contradictoire. Par exemple, c’est un lieu dont vous ne dissimulez pas la dureté tout en faisant de l’amour un centre de gravité du film.

C’est comme la vie laide et bouleversante ! Cette donnée s’accentue avec la taille de la gare, qui est la 3è du monde pour la fréquentation. Cette dimension contradictoire nous est apparue rapidement ; par exemple, les jeunes se donnent rendez-vous devant tel magasin aussi bien pour draguer que faire du business... Le dimanche après-midi, quand il fait beau, c’est la plage sur le parvis ! C’est le propre de la place du village, des points de rencontre et d’intersection : tous les aspects de la vie s’engouffrent. Puis il y a cette tension permanente entre un côté sédentaire et nomade. Au-delà, ça me plait que l’on ait pu filmer quelques fragments – de personnes et de moments – de la gare en 2012. Ce sont des figures qui passent, certaines ont disparu depuis. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je suis très heureuse et émue de ça – et c’est pour moi le vrai côté documentaire de ce projet.

Autre contradiction, très belle et assez utopique dans son ambition, il s’agit d’un film sur la foule qui va à la rencontre des individus qui la composent.

Le point de départ du film est peut-être cette question de la foule. Tous ces gens sous le panneau d’affichage ou dans le couloir du RER, ce ne sont pas que statistiques ou des bulletins de vote, ce sont des vies, des histoires. Et cette foule, on en fait partie, et puis ensuite on se demande : pourquoi on a besoin du monde ? C’était une ligne directrice ; pour chacun des personnages, qui est en souffrance, le monde qu’il croise lui raconte sa propre vie de façon très précise. Le documentaire a aussi décrit la foule, comme un ouvroir d’histoires que l’on a envie de connaître, mais qui sont sans cesse en train de disparaître.

C’est aussi un lieu où l’on vient lutter contre sa solitude.

Même si on vient prendre un train, ou le RER, ou le métro, on regarde autour de soi et on se dit : "Bon, alors, comment ça va aujourd’hui ?". On voit tout de suite un état général, on voit la place publique, mais une place publique qui est la France. Peut-être est-ce parce que j’ai été élevée dans le Var où la place publique compte beaucoup, une personne qui la traverse le fait en étant accompagnée de son histoire.

Est-ce qu’on peut considérer Gare du Nord comme un tableau vivant de la France d’aujourd’hui ? Si oui, le constat est rude et grinçant.

Oui, il y avait cette volonté et j’ai l’impression que c’est ce qui s’esquisse. Il s’agit pour moi d’une France qui pourrait être l’Amérique et qui ne veut pas l’être. Ces gens diplômés avec des professions subalternes, c’est proprement incroyable ; quand je le racontais à Nicole Garcia avant le tournage, elle me disait que j’exagérais, et puis elle a vu que c’était vrai. J’ai senti un très fort désir d’Amérique de la part des gens venus d’ailleurs, d’autres pays, des immigrés, émigrés, un désir d’invention d’eux-mêmes, en échappant à la malédiction de leur pays. Je crois aussi que j’ai appris une chose : les Français s’occupent de leur passé et ceux de l’étranger venus ici s’occupent de leur avenir. C’est quelque chose qui perce quotidiennement dans la gare. Je sais que c’est difficile de raisonner aussi globalement, mais on sent combien les Français sont secoués par la perte de prestige, avec ce monde en expansion parallèlement à un territoire national qui a rétréci. Par exemple les mots que Mathilde répète à Ismaël quand ils se remémorent l’entretien avec la fille de la lingerie : elle vivait l’arrachement à sa Picardie natale touchée par la crise et le chômage comme un exil violent comparable à celui d’un Algérien ou d’un Congolais venu en France pour travailler.