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Corneliu Porumboiu : "La signification qu’on donne aux mots «moralité», «loi» et «conscience» est une vraie source de préoccupation pour moi."

Corneliu Porumboiu aime s'inspirer de la vie pour écrire ses films. Pendant des mois, il a parlé avec un de ses amis policiers jusqu'à la découverte d'un fait-divers dans un journal qui évoquait l'histoire d'un homme qui avait dénoncé son frère qui vendait du haschisch. Avec une envie de raconter une histoire absurde dans un style presque documentaire.

- Lorsque vous avez commencé à travailler sur ce projet, aviez-vous en tête un point de départ précis, comme le personnage de l’officier de police ? Ou étaient-ce des idées plus abstraites comme le thème de l’abus de pouvoir ou du jeu sur les mots qui vous ont motivé ?

L’inspiration pour mes films, je la trouve dans l’observation de la réalité qui m’entoure. Il y a d’abord eu mon ami flic qui m’a beaucoup parlé de son quotidien. Et puis un article dans un journal parlant d’un homme qui avait dénoncé son frère vendant du haschisch. J’ai trouvé ça intrigant.

Ce qui a titillé mon imagination, ce n’était pas tant les conséquences de ce petit délit, ou la décision de justice qui a été prise, mais cette histoire de trahison entre deux frères. Je me suis alors mis à écrire un scénario, à faire des recherches sur la manière dont la police enquête et suit des suspects.

- Policier, adjectif est également un film sur la sémantique ?

Après 12h08 à l’est de Bucarest, j’ai travaillé sur quatre scénarios différents… Et j’ai fini par tourner celui-ci. J’ai senti que raconter une histoire absurde avec un style presque documentaire représentait une approche très moderne du cinéma. Au final, c’est un film sur la signification des mots et le sens de la loi. La signification qu’on donne aux mots «moralité», «loi» et «conscience» est une vraie source de préoccupation pour moi.

- Existe-t-il des parallèles entre enquêter sur un suspect et être cinéaste ?

Je pense qu’on peut révéler la vérité d’un personnage en le regardant travailler. Et c’est pour cela que j’ai décidé de suivre ce flic filant un suspect en temps réel.

- Vous tournez pour la deuxième fois à Vaslui, votre ville natale. Est-il très important pour vous d’évoluer dans un univers familier lorsque vous écrivez un scénario ?

Tourner dans ma ville était très important pour moi car c’est un monde que je connais. C’est celui que j’appréhende le mieux.

- Votre film est-il un portrait de la Roumanie d’aujourd’hui ? Et l’histoire de ce policier est-elle le symbole d’une société qui refuse d’aller de l’avant ?

Mon policier évolue dans un monde où tous les personnages sont parties prenantes de cette transition entre notre ancien modèle de société et le nouveau modèle que l’Union européenne nous propose depuis que nous l’avons récemment rejointe. Mais je ne tenais pas à m’appesantir sur la stagnation de notre société, ou son refus du changement. J’étais bien plus intéressé par le comportement de ce flic, Cristi, face à la réalité présente de la Roumanie actuelle : tout ce corpus bureaucratique qui consiste à obtenir des noms, à faire des dossiers, à collaborer avec d’autres services lors d’une enquête. Tout prend beaucoup de temps et demande beaucoup d’efforts, car le travail de Cristi consiste à chercher la vérité. Il essaie d’être méthodique, et il doit tout consigner par écrit. Et puis il doit établir des fiches sur toutes les personnes liées à cette enquête. Ce qui me fait dire que, même indirectement, nous sommes tous fichés.

- Suivre un suspect est un des standards du thriller, mais, dans votre cas, vous avez décidé de sous-jouer l’aspect film de genre…

J’aime les films policiers car ce sont des puzzles. Pour un public, c’est très prenant. L’enquête vous fait réfléchir et vous force à vous positionner. J’aime beaucoup les séries du style Hercule Poirot. Dès le début du projet, je savais que je voulais faire un film de genre mais je savais aussi qu’il fallait que je l’adapte à ma manière de raconter une histoire.

Quand j’ai commencé à tourner, j’ai décidé de ne pas suivre les règles habituelles du film policier, mais de me concentrer sur l’univers intérieur de mon personnage principal. Dans le même temps, je ne voulais pas que son univers intérieur soit immédiatement lisible par le public. J’ai, par conséquent, dépeint le travail d’un flic en civil avec force réalisme et sans donner de clés. Au final, j’ai fait ce qu’on pourrait appeler un «post-thriller».

- Votre premier film traitait avec ironie des héros dans l’histoire. Cette fois-ci vous n’avez pas choisi d’avoir un personnage héroïque pour enquêter sur les méandres de votre récit, mais un simple policier qui se bat avec ses problèmes de conscience.

Ce qui m’intéresse, en tant que réalisateur, ce sont les gens ordinaires. Je n’ai pas envie de faire des films sur des héros. Le cinéma doit parler des temps que nous vivons. Cristi n’est pas un personnage pour lequel on développe une empathie immédiate.

- On prend du temps à le connaître.

Je tenais à dépeindre ce personnage à travers de petits détails. Je ne voulais pas forcer le public à s’identifier à lui, ou rendre ses motivations évidentes. J’ai pensé qu’il était préférable de laisser son histoire se dérouler, sans y ajouter d’éléments le rendant plus sympathique. A la fin, il surprend tout le monde en agissant de manière purement professionnelle, mais, en même temps, il préserve son identité. Cristi est un dévoué à son travail même lorsqu’il enquête sur un dossier qui n’a pas de sens.

- C’est ce qui fait de lui quelqu’un de différent. Et c’est cette singularité qui le projette au coeur d’un dilemne entre loi et justice.

Au début du film, Cristi a suffisamment de sens commun pour savoir qu’il ne doit pas devenir la cause d’une querelle à la Caïn et Abel. Et lors de la confrontation finale avec son supérieur, il sait qu’il doit suivre sa «conscience» et ne pas faire quelque chose qu’il pourrait «regretter». Son supérieur insiste sur le fait qu’il doit appliquer la loi. Mais qu’adviendra-t-il de sa conscience s’il obéit aux ordres ?

- Comment avez-vous choisi vos acteurs ?

Lorsque j’écrivais le script, le seul acteur que j’avais en tête pour le rôle principal était Dragos Bucur. Pour les autres rôles, j’ai organisé des castings. C’est durant l’une de ces sessions que j’ai choisi Vlad Ivanov, le médecin avorteur de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, pour interpréter le personnage du capitaine cynique. Et il en a fait une parfaite incarnation du pouvoir. La scène étant également très longue, il me fallait un acteur très solide et doué.

- Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs sur les plans séquences ?

Lorsque j’ai préparé le film avec Dragos, la police locale nous avait détaché un coach. Les flics en civil qui suivent des suspects doivent respecter les différentes règles liées à toute surveillance. Par exemple, ils doivent rester à la bonne distance, et se caler sur les horaires de vie du suspect. Le langage corporel du personnage était aussi très important car il devait se comporter comme un chasseur.

Pour les longs plans séquences, celle avec la femme de Cristi ou la confrontation finale avec le capitaine, on est passé par plusieurs étapes lors de la préparation du film. Lors du tournage effectif des scènes, tout a coulé de sources. Pour les extérieurs, on a commencé à répéter à Vaslui et pour les scènes de dialogue, on les a préparées à Bucarest trois semaines avant. Le tournage a duré 24 jours. Et nous n’avons eu que quelques mauvaises surprises, heureusement.

- Les acteurs ont-ils dû s’adapter à votre style de réalisation ?

Non. Je voulais que la caméra soit le plus neutre possible, à l’instar d’une troisième personne qui suivrait Cristi partout où il va. Je voulais laisser le spectateur découvrir les lieux où Cristi se rendait quasiment en même temps que lui. Je ne voulais pas entrer dans l’imaginaire de Cristi. J’ai préféré montrer ses actions avec un regard extérieur. Sur le plan esthétique, le film est organisé en trois cercles : au début du film, Cristi entre systématiquement dans le champ ; puis ensuite on est systématiquement avec lui dans le champ ; et enfin, après la confrontation finale, il finit hors champ.

- Quels sont les films qui vous ont influencé pour Policier, adjectif ? 

J’ai regardé beaucoup de films policiers, car j’adore spéculer sur ce qui pourrait se produire dans la scène qui suit. Sur le plan stylistique, Pickpocket de Robert Bresson m’a beaucoup influencé pour ce film, surtout la manière dont il suit son personnage. Il ouvre tout le temps des portes et marche en permanence dans des couloirs. Le langage corporel du personnage de Bresson a vraiment eu une très forte influence sur mon traitement de l’histoire. En même temps, pour les longs plans séquences sans dialogue, c’est du côté de Blow up d’Antonioni que je me suis tourné.

- En 2006, vous avez gagné la Caméra d’Or. Un an plus tard, Cristian Mungiu gagnait la Palme d’Or. Quelles sont, selon vous, les raisons derrière le succès de la Nouvelle Vague roumaine ? 

Nous n’avons pas écrit de manifeste ou signé de théorie, comme ça avait été le cas avec la Nouvelle Vague en France dans les années cinquante. Mais nous partageons le même goût pour le cinéma. Nous avons tous grandi sous le régime communiste où le cinéma était utilisé aux fins de propagande ; et c’est peut-être pour cette raison que nous cherchons à montrer la réalité aussi honnêtement que possible. Pour le moment, une certaine cohésion stylistique existe parmi les cinéastes de ma génération, mais je pense que dans le futur chacun explorera son propre monde, et que le cinéma roumain connaîtra une plus grande diversité. Pour l’instant, je n’ai réalisé que deux longs métrages, je suis par conséquent curieux de savoir quelle direction je vais prendre en tant que réalisateur.

Propos recueillis par Marcus Rothe