Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Diao Yi'nan - Noir c'est noir...

VIDEO | 2014, 13' | Remarqué pour Train de nuit (2007), Diao Yi'nan revient avec Black Coal (Ours d'or à Berlin en 2014), film noir glacial tourné sous les néons crus d'une petite ville chinoise. Le cinéaste remonte à l'origine des puissantes images qui hantent la balade en Enfer de son héros, flic déclassé lancé aux trousses d'un assassin fantôme.

Le scénario de Black Coal est-il inspiré de faits réels ?

Aucune histoire n’est jamais vraiment fictionnelle. Quand vous écrivez un scénario, des fragments de la vie réelle re montent inévitablement à la surface. Je pense que l’on peut même dire que le processus créatif, quelque soit la forme d’expression artistique, consiste à travailler nos souvenirs. Il se passe beaucoup de choses en Chine aujourd’hui, des histoires parfois si absurdes qu’il est difficile d’imaginer qu’elles soient vraies, des faits auxquels vous auriez du mal à croire dans un film ou dans un livre. Et pourtant ce sont ces mêmes histoires absurdes, surréalistes, qui contribuent parfois à l’authenticité à laquelle de nombreux artistes aspirent dans leur œuvre. Je trouve ce phénomène à la fois attirant et fascinant. Cela ouvre des possibilités infinies.

Pourquoi un corps démembré pour démarrer le récit ?

J’ai toujours été fasciné par les caprices de la nature humaine que le film noir contribue à mettre en évidence. Je suis aussi très intrigué par le rapport qu’entretiennent les gens à la violence dans sa forme la plus brutale. Démembrer et disperser un corps, tuer quelqu’un avec un patin à glace : quel genre de personne est capable de telles atrocités ? Black Coal m’a donné l’opportunité d’approfondir cette question.

Vous avez choisi de situer l’action du film dans une ville de province loin des mégalopoles que sont Shanghai ou Pékin. Pourquoi ?

J’aime les petites villes, les endroits isolés plus que les grandes mégalopoles. Le changement est moins rapide en province, le passé et le présent peuvent y coexister plus longtemps. Du coup, la mémoire des lieux devient un véritable atout qui facilite mon travail et ma réflexion. Si j’avais voulu faire un thriller gothique, j’aurais choisi un endroit désolé, un lieu décadent, mystérieux et sauvage. Le choix d’une cité industrielle du nord de la Chine relève moins de la sociologie que de la nécessité d’inscrire mon histoire dans le réel, d’autant qu’il s’agit d’une intrigue policière très violente. Je ne pense pas que cela aurait fonctionné si j’avais ancré Black Coal dans une grande ville cosmopolite. J’ai fait le choix de l’authenticité et je ne le regrette pas !

Le film respecte les codes du polar tout en ayant ses propres spécificités : ellipses narratives et cadrages grand angle...

Avant de me lancer dans ce projet, j’ai pensé au Faucon maltais, j’ai regardé plusieurs fois Le troisième homme, j’ai étudié l’impressionnante séquence d’ouverture de La soif du mal. Je me suis dit : « le cinéma permet différents moyens d’expression, à toi de suivre ton instinct. Tant que tu t’exprimes par toi-même, tu ne risques pas d’être dans la redite ».

J’aime les plans fixes, j’adore l’ingéniosité du cinéma muet, j’apprécie le noir en ce sens qu’il constitue une passerelle entre la réalité sociale et la fantaisie surréaliste. J’aime aussi jouer avec les conventions, la frontière entre le bien et le mal, des personnages qui paraissent de prime abord très simples. C’est ça que j’avais envie d’explorer avec Black Coal.

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre votre touche personnelle et les codes du genre ?

Pour faire simple, je pense que le cinéma de genre ne doit pas être prisonnier de ses propres règles. Le style, même personnel, n’a rien non plus de codifié. C’est avant tout une question de choix et d’impulsions inhérente à chaque film. Quand vous regardez les films des plus grands maîtres du cinéma, vous trouvez toujours quelque chose d’inexplicable. J’espère que ma touche personnelle sur Black Coal est à la fois simple et forte.

La question du rapport de confiance occupe une place centrale dans votre œuvre. Pourquoi ?

Ce n’est pas tant une question de confiance que la manière dont nous investissons l’univers de l’autre, son territoire, son espace.

Concernant votre personnage principal, Zhang Zili, ex policier devenu simple agent de sécurité, son parcours rappelle celui du héros d’Uniform, votre premier film, dans lequel un garçon prétendait être policier. Qu’en pensez-vous ?

Tous mes personnages évoluent à la frontière du rêve et de la réalité. Leurs vies sont précaires, et c’est pour ça que j’ai de la sympathie pour eux. J’essaie de leurs donner les moyens de se défendre par eux-mêmes. Je les vois presque comme des alter egos, l’expression de mes aspirations. Ils sont un peu égoïstes, un peu cyniques, un peu solitaires et astucieux. Je n’ai pas la moindre idée de là où ils vont et jusqu’où ils iront. En fait, ils évoluent dans leurs propres univers.

Propos recueillis par Tony Rayn