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Djamshed Usmonov : "Là-bas, je crois aux anges"

Son nom, Djamshed Usmonov, ne vous dira sans doute rien. Sa terre de cinéma, le Tadjikistan, a priori peu féconde, guère plus. Pourtant, L’Ange de l'épaule droite (réalisé par l’acteur principal du film La Route, du Kazakh Darejan Omirbaev) est bien l’une des révélations du festival de Cannes 2006. Tourné dans son village natal du Tadjikistan, interprété par ses habitants et les parents du réalisateur, sous la lumière de l'hiver, quand "la vie y est plus rude et le désarroi des hommes plus visible", L'Ange de l'épaule droite est une fable poétique qui raconte le "ici" tout en étant habitée par l'au-delà.

Vous avez filmé L’Ange de l’épaule droite au Tadjikistan, votre terre natale, avec des acteurs non professionnels...

Djamshed Usmonov : Le rôle principal est tenu par mon frère, et sa mère sur l’écran est jouée par notre vraie mère. Notre père joue le médecin et le petit garçon est interprété par le fils d’un cousin... J’ai tourné L’Ange de l’épaule droite comme mes précédents films, Le Puits (1991) et Le Vol de l’abeille (1998), dans une même rue de la petite ville d’Asht, où je suis né et où je serai enterré. Pour autant, Asht est aussi imaginaire que réel pour moi, comme Macondo pour Gabriel Garcia Marquez ou Yoknapatawpha pour William Faulkner.

Vous avez tourné tout le film en hiver.

Oui, la vie y est plus rude et le désarroi des hommes plus visible. Et puis j'aime cette lumière froide dénuée des couleurs de l'été où les arbres sont gorgés de fruits mûrs, où les fleurs éclatent à la lumière. J'avais envie de me concentrer sur mes personnages et que le décor soit le plus humble possible.

Parlez-nous d'Hamro, le personnage principal.

Le scénario reflète les problèmes de la société tadjik actuelle, confrontée à des bouleversements sociaux-politiques profonds et à une guerre civile de sept ans. Le personnage principal, Hamro, est la résultante de ces événements, il est cruel. À ses yeux, rien n'est sacré, et, pour satisfaire ses désirs, il sacrifierait n'importe qui. Cependant cet homme cruel et perdu, éprouve l'amour désintéressé de sa mère, Halima. Hamro est interprété par mon propre frère, c'est un personnage complexe et sensible.

Halima, elle, est une femme aux soucis et aux désirs simples. Au fond de son âme reposent des lois et des valeurs ancestrales. Elle est porteuse de la sagesse des siècles passés, des vieilles croyances et légendes, de la foi naïve du bien et du mal et des miracles. Pour sauver son fils, elle se sacrifie et meurt miraculeusement. Comme si elle était partie, non pas pour l'autre monde, mais pour rendre visite à des amis dans un village voisin.

A quoi fait allusion ce titre : L’Ange de l’épaule droite ?

Je l’ai emprunté à une vieille légende musulmane. Ma grand-mère m’avait raconté que j’avais un ange sur chaque épaule, à droite celui qui consignait mes bonnes actions et à gauche celui qui enregistrait les mauvaises : refuser d’aller à l’école ou de manger ma soupe, avaler trop de bonbons, casser de la vaisselle, etc. Elle me disait qu’à ma mort, ces anges dotés d’une excellente mémoire pèseraient sur une balance mes actions et choisiraient pour moi entre le paradis et l’enfer.

Enfant, j’y croyais dur comme fer au point que, je sentais leur présence invisible. C’est ainsi que j’ai su identifier les interdits et distinguer le bien du mal, avant que la morale et les lois ne se substituent aux anges.

On sent le film imprégné d’une forte tradition orale...

Une autre légende remonte au XII' siècle : avant d’être poète, Attar, un apothicaire aisé, menait une vie tranquille. Mais un jour, il refusa l’aumône à un derviche, qui lui dit : « Tu sais, tu n’emporteras pas tes biens avec roi en mourant. Et tu n’auras pas la chance de mourir comme moi. » « Que veux-tu dire ? », demanda Attar. « Suis-moi », lui répondit le derviche qui sortit dans la rue et s’allongea sur le sol.

Il prononça le nom d’« Allah », et il s’éteignit. Attar eut alors une révélation et devint un grand poète mystique errant. L’héroïne de mon film, Halima, choisit elle aussi le moment de sa mort. Elle est attachée à sa vie, à sa maison, mais le retour de son fils lui ouvre les yeux. Un rêve lui révèle la nécessité de quitter le monde sensible et matériel pour servir l’amour sans limite qu’elle porte à son fils.

Le film est une sorte de projection de cette légende dans notre époque. Je voulais rendre hommage à ce monde en voie de disparition, composé de gens naïfs capables de croire aux miracles, et interroger une nouvelle fois les rapports entre le bien et le mal, comme l’indique la fin ambiguë du film.

Moi, quand je suis dans cette ville, je recommence à croire aux anges sur mes épaules, aux diables, à avoir peur du noir. Je pense qu’un miracle est toujours possible si on y croit suffisamment fort.

Cette croyance que vous mettez en scène respecte la possibilité d’une mise en doute, d’une distanciation comique...

Vous savez, j’ai un ami cinéaste qui passe son temps à me conseiller de ne pas oublier de faire rire régulièrement les spectateurs. Mais quand je vais voir ses films en salles, je constate que personne ne rit. Moi, j’ai plutôt tendance à penser que mes films sont sérieux. Et à Cannes, plusieurs fois, j’ai été surpris de voir les gens rire. J’étais tenté de leur demander à mon tour des explications, parce qu’il n’y a pas à proprement parler de gag dans mon film.

La seule explication que je voie, c’est que je me suis beaucoup investi dans ce film et qu’il a fini par me ressembler. Etant plutôt quelqu’un de gai, mon film a fini par l’être.

Négocier semble un thème central, dans votre film comme dans la vie ?

Dans mon film ce principe est sacralisé. Sur terre comme au ciel, la négociation fait loi. On négocie sa vie, on marchande sa propre mort et sa place au paradis.

 

Propos recueillis par Stéphane Goudet, publiés dans Aden