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Eleonore Hendricks: "Pour Eléonore, voler est une façon de participer au monde"

L'actrice de The Pleasure of Being Robbed ressemble à son personnage, libre, légère... et n'aimant pas se définir comme une actrice. Co-scénariste, elle s'est appuyée pour incarner son rôle sur l'univers animé des rues de New York et les visages des gens qui y passent. Et a plongé de façon radicale dans un personnage qui est une partie d'elle-même.

Comment avez-vous rencontré Joshua Safdie ?

Un ami commun cinéaste, Lena Dunham, nous a présentés au début de l’été 2007. Je devais aider Josh sur le casting de son film, Yeah Get on my Shoulders, l’histoire de deux frères qui vont à la plage avec leur père. Je me suis aventurée dans les parcs, les piscines, à la recherche des équivalents de Josh et Bennie à 7 et 9 ans… Je faisais déjà du casting depuis plusieurs années pour des films ou des photos.

Et The Pleasure of Being Robbed ?

Juste après avoir mis de côté Yeah Get on my Shoulders, Joshua a rencontré Andy Spade qui lui a demandé de faire des courts métrages pour sa compagnie. Dans un des courts, une fille errait dans les rues et fouillait les sacs d’inconnus, juste pour savoir ce qu’ils cachaient. Joshua m’a demandé de jouer cette fille, une voleuse, et j’ai accepté. Cela convenait à mon humeur de l’époque, je passais mon temps à battre le pavé et chercher à m’incruster quelques instants dans la vie d’inconnus. Ensuite le film a grandi entre nous alors que notre relation prenait une nouvelle direction.

Aviez-vous déjà joué la comédie auparavant ?

J’ai toujours eu du mal à me présenter comme « actrice », même si j’ai déjà eu quelques expériences. J’ai joué pour mon premier film à 17 ans pour un court métrage. Puis j’ai pris un agent et passé des auditions, mais après quelques mois je me suis de nouveau concentrée sur mes études. J’ai étudié la photo, l’histoire de l’art, le cinéma, et j’ai même suivi des cours de théâtre... Quand je suis retourné à New York, j’ai repris contact avec un agent et travaillé sur plusieurs projets, dont le plus important était A Guide to Recognizing your Saints de Dito Montiel.

Que représente jouer la comédie pour vous ?

J’adore jouer et pour moi c’est un privilège de collaborer à un film, d’explorer un personnage qui existe quelque part en moi. Je trouve que cela demande beaucoup de courage.

Vous êtes créditée comme coscénariste ; vous avez écrit le script ensemble ?

Josh a écrit le script, 30 ou 40 pages, avec les dialogues. Il ne me l’a jamais montré même si on parlait en continu de l’histoire sur le tournage. L’histoire changeait au fur et à mesure qu’on travaillait. Parfois on prélevait une scène de la vie et on l’insérait. Le dialogue est en grande partie improvisé. On peut trouver dans ce personnage qui porte mon nom des résidus de ma personnalité, de mes manières. C’était comme si je vivais les expériences que mon personnage traversait.

A-t-on écrit ensemble ? Oui et non. Je n’ai pas écrit une ligne du script, mais mon implication dans le projet a constamment influencé les idées et l’écriture de Josh.

Avez-vous travaillé les costumes, la coiffure, ou est-ce que le personnage vous ressemble ?

Mon personnage est habillé par Josh, Andy Spade et moi. Le pull rouge a été emprunté à une fille qui travaillait avec Andy, il a eu aussi l’idée des chaussures. Le blouson en cuir m’appartient, mes cheveux sont toujours ébouriffés, et je ne porte pas de maquillage. Il fallait qu’elle paraisse inoffensive, le genre de fille dont on ne se méfie pas. Pour le reste, ses gestes et ses manières sont tous mes tics.

Et pour la kleptomanie ?

Je me suis inspirée d’une amie très proche, une vraie voleuse que j’ai gardée à l’esprit pendant tout le tournage. Je ne vole pas. Je suis effrontée et sans peur, mais voler n’est pas mon fort, sauf si c’est dans les affaires de ma soeur… En y réfléchissant, je réalise quand même que je porte une affaire de Josh chaque jour.

Comment s’est passé le tournage dans la rue ?

Filmer dans la rue à New York est comme n’importe quelle activité : marcher, crier, bâtir, dormir, racoler, vendre, voler, sourire ou saigner. Nous étions une petite équipe et personne ne faisait attention à nous. On a filmé illégalement avec une Bolex au zoo de Central Park et au Metropolitan, en attendant qu’on nous arrête ! Au zoo, c’étaient les animaux l’attraction principale, pas nous. Les rues de New York sont comme une scène magnifique où des évènements arrivent en permanence. Parfois des spectateurs viennent regarder ou admirer, mais la plupart du temps chaque action passe inaperçue, ajoutant son petit air à la cacophonie harmonieuse de la ville.

Eléonore, le personnage, est libre et légère, mais en même temps il y a quelque chose en elle de mélancolique...

Oui, elle est libre et légère, comme le serait du sable, du papier, ou des ballons. A cause de cela, elle est volatile, fragile, comme si elle menaçait de s’évaporer. J’ai eu le sentiment qu’elle pouvait se désintégrer pendant que nous filmions et cela déteignait sur moi. Je me suis sentie sombre dans ce personnage, comme un esprit. C’est triste, je sentais qu’elle avait ce linceul autour d’elle pendant ces accès de kleptomanie. Elle a besoin d’être un fantôme. C’est assez égoïste de voler, mais pour elle c’est le seul moyen de participer au monde. C’est sa contribution. C’était un don, et je m’en suis saisie.

Propos recueillis par Stéphane Delorme