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Elio Germano : "Je vivrai pour ne jamais m’incliner devant personne, disait Leopardi"

L'un des acteurs les plus remarqués du cinéma italien contemporain s'est glissé dans la peau du poète. "Un corps souffrant et une âme prête à s'envoler comme une montgolfière", dit-il. Un poète du XIXe siècle qui annonce les rebelles du XXeme, en lointain précurseur de Pasolini, provocant éclaireur d'une nation.

Leopardi, comme les rebelles du XXème siècle ?
 
Leopardi est une personnalité hors du temps : les rêves, les illusions, les désirs, les peurs dont il parle sont ceux de l’être humain, intemporels.
Leopardi est punk, il est grunge. Schopenhauer et Nietzsche se sont formés avec Zibaldone. L’existentialisme nait de lui aussi. Pour ma part j’y ai vu Wittengstein et la pensée orientale, celle des années 70. Pour certains il est le père du marxisme. Pour moi c’est un Pasolini de son temps. Détaché et dérangeant.
Il disait souvent: «Je vivrai pour ne jamais m’incliner devant personne, je vivrai toujours dans le mépris des mépris et dans la dérision des dérisions d’autrui”.
 
C’était un personnage incommode, aux autres comme à lui-même.
 
Entre la préparation et les 12 semaines de tournage, j’ai passé toute mon année 2013 avec Leopardi. Je n’ai jamais été si longtemps lié à un film.
 
Pendant que je travaillais le personnage, je voulais que le temps ne s’arrête jamais... J’ai d’abord cherché ce qui avait été écrit sur lui, par ses contemporains, puis après.J’ai commandé des livres, j’ai fouillé dans des vieilles librairies. J’ai reconstitué son image à partir de tout ce qui a été raconté sur lui. Puis j’ai lu ce qu’il a écrit.
Ses textes, sa correspondance, ses lettres... Tout est autobiographie.
 
Ce que j’ai aimé le plus d’ailleurs, c’est son écriture, et plus précisément sa graphie. A 18/20 ans ses textes pouvaient être publiés tel quels, sans besoin d’être retranscrits. Avec la maladie, sa main a changé. Sa pensée aussi, elle est devenue plus rapide, plus frénétique...
Il a fallu travailler autour de ce changement.
 
Le vrai Leopardi, celui qu’à Naples on appelait "ranavuottolo”, avec l’évolution des maladies, était probablement une sorte de monstre, mais dès qu’il parlait il enchantait tout le monde, et nous avons beaucoup compté sur cela. Mon interprétation est donc d’abord passée par le corps, son corps. Ensuite par le travail sur les textes. J’ai choisi chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. La progression de sa difformité et de son rapetissement, je l’ai vécue sans vraiment me voir. Je la vois seulement maintenant...

Grâce à ses héritiers nous avons tourné dans sa maison, dans sa bibliothèque, parcourant les livres qu’il a étudiés. J’ai dormi dans le lit de Giacomino, j’ai utilisé son bureau. Les héritiers nous ont raconté que le dernier à s’allonger sur ce lit avait été Carmelo Bene...

Comme acteur, il peut parfois arriver de tomber dans l’histoire que l’on joue : pour les habitants de Recanati, à un moment, je suis devenu Giacomo, avec ce rapport de moquerie qui m’a aidé à ressentir un peu ce qu’il avait pu vivre lui-même.

Pendant que l’on tournait la scène durant laquelle il est chez lui, à son bureau près de la fenêtre, à l’extérieur la place était noire de monde et les touristes avec leur appareil photo étaient étonnés de voir ce type bizarre habillé en Leopardi qui se montrait à la fenêtre.

C’était assez surréaliste, d’être en train de faire un film très poétique et lyrique et de se retrouver à composer avec des difficultés très pragmatiques : fendre la foule des touristes avec un costume et une bosse, jouer à voix très haute pour couvrir le bruit du trafic...

Les moments les plus précieux pour moi ont été les quatre mois de préparation avec Mario Martone. Traverser les textes et s’approcher de l’homme, en lisant ce que d’autres ont écrit sur lui. Et même s’il n’avait rien écrit lui-même, il aurait été tout de même extraordinaire à interpréter pour un acteur. Pour sa richesse, ses contradictions : il était froid et fougueux à la fois, timide et violent. Explosif. Limité dans son physique mais avec une force vitale et une énergie incroyables. Travailler sur lui a été un luxe et une leçon de complexité : Leopardi était un scientifique de l'âme, de tous les mécanismes de l’être humain.

Son imagination le conduisait loin et sans l’obstacle de son corps malade, il se serait envolé comme une montgolfière...

 

Elio Germano