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Emmanuel Gras, L'amour vache

Pour son premier long-métrage documentaire, Emmanuel Gras a choisi avec Bovines (2011) de raconter la vie d'un troupeau de charolaises, des paturages à l'abattoir. Il revient sur son choix d'un sujet pas banal, entre curiosité et tendresse pour ces bêtes qui font tellement partie du paysage qu'on en oublierait leur existence.

On me demande souvent comment j’ai pu avoir l’idée de faire un film sur les vaches. De mon côté, avec un peu de mauvaise foi, je me demande plutôt pourquoi c’est si étonnant.

On réalise des films sur tous les animaux sauvages possibles, mais ces bêtes avec lesquelles nous avons une relation particulièrement intime puisqu’on les mange, ne semblent pas dignes de notre intérêt. Comme si le bétail n’avait pas d’histoire, pas de vie avant de devenir des steaks ou des saucisses. Et c’est précisément cette absence de connaissance qui m’a attiré, l’envie de savoir à quoi pouvait bien ressembler une vie de vache, cet animal qui représente l’essence de l’animal d’élevage : un être plus puissant que l’homme mais qui se laisse docilement dominerpar lui. J’ai eu alors envie de parler d’élevage, mais en me plaçant du côté des animaux.

Ensuite, en essayant de faire un film là-dessus, le défi est rapidement devenu vertigineux : pour nous humains, le quotidien des vaches se résume à peu de chose, brouter, dormir, ruminer. Pour réussir à le raconter, il fallait se poser des questions de cinéma. Il était évident dès le départ du projet qu’il n’y aurait pas de voix-off, de discours posé sur l’animal.

Je voulais que l’on s’en approche par les sensations, des choses très basiques : sentir la matière de l’herbe qu’elles mangent, frissonner sous la pluie, profiter du soleil avec elles, rentrer ainsi dans une autre temporalité, celle de l’animal, s’intéresser à des détails qui n’attirent pas habituellement notre attention. Il fallait changer de regard. Non pas penser comme une vache, mais essayer de ressentir comme une vache, se mettre dans la peau de la bête et rendre l’univers sensible dans lequel elles vivent. Et le cinéma permet cela : par le son et l’image, nous donner à voir ce que l’on ne regarde pas, rendre la réalité du monde plus intense parce qu’on y est plus attentif.

Les vaches sont, pour moi, des êtres étranges.

Elles mènent leur vie avec une nonchalance fascinante. J’ai le sentiment qu’il y a comme un bonheur caché là-dedans, une manière d’être tranquille avec le monde que je trouve attirante. J’ai voulu retrouver dans ce regard émerveillé par le monde, quelque chose de très enfantin, très direct.

Emmanuel Gras