Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

François Truffaut : "Qu'est-ce qu'on va faire du gosse ?"

En 1959 sort le premier long-métrage du jeune critique François Truffaut. Applaudi à Cannes, le film remporte un succès immédiat. Son réalisateur publie un texte pour le présenter dans la revue Arts. Il y dresse le portrait de l'enfant Doinel, le jeune héros des 400 coups.

 

" Contrairement à ce qui a été souvent publié dans la presse depuis le Festival de Cannes, Les 400 coups n’est pas un film autobiographique. On ne fait pas un film tout seul et si je n'avais voulu que mettre en images mon adoles­cence, je n’aurais pas demandé à Mar­cel Moussy de venir collaborer au scénario et de rédiger les dialogues. Si le jeune Antoine Doinel ressemble parfois à l’adolescent turbulent que je fus, ses parents ne ressemblent absolu­ment pas aux miens qui furent excel­lents mais beaucoup, par contre, aux familles qui s’affrontaient dans les émissions de TV « Si c'était vous ? », que Marcel Moussy écrivait pour Mar­cel Bluwal. Ce n'est pas seulement l’écrivain de télévision que j'admirais en Marcel Moussy, mais aussi le romancier de Sang chaud, qui est l’histoire d'un petit garçon algérien.

(...) Le décalage épouvantable entre l’univers des adolescents et celui des adultes est admirablement ex­primé par cette phrase de Cocteau dans Les Enfants terribles : « La peine de mort n'existant pas dans les écoles, on renvoya Dargelos. » Ainsi, lorsque j’avais treize ans, j'étais extrê­mement impatient de devenir un adulte afin de pouvoir commettre toutes sortes de fautes impunément. Il me semblait que la vie d'un enfant ne fût constituée que de délits et celle d’un adulte que d'accidents. Je jetais à l'égout les morceaux d’une assiette cassée alors qu’aujourd’hui je puis amuser mon entourage en racontant comment je suis entré en voiture dans un arbre.

Dans son livre sur les problèmes sexuels de l'adolescence, Maryse Choisy raconte la curieuse expérience tentée par l’empereur Frédéric II. Il se demandait dans quelle langue s’expri­meraient des enfants qui n’auraient jamais entendu prononcer une parole. Serait-ce le latin, le grec, l’hébreu ? Il confia un certain nombre de nouveau-nés à des nourrices chargées de les nourrir et de les baigner ; il interdit rigoureusement qu'on leur parlât ou les caressât. Or, tous les enfants mou­rurent en bas âge : « Ils ne pouvaient pas vivre sans les encouragements, les mines et les attitudes amicales, sans les caresses de leurs nurses et de leurs nourrices ; c'est pourquoi on appelle magie nourricière les chansons que chante la femme en berçant l'enfant. »

C’est à l’expérience de l’empereur Frédéric que nous avons pensé en écrivant le scénario des 400 coups. Nous avons imaginé quel serait le comportement d’un enfant ayant survécu à un traitement identique, au seuil de sa treizième année, au bord de la révolte. Antoine Doinel est le contraire d'un enfant maltraité : il n’est pas « traité » du tout. Sa mère ne l’appelle jamais par son prénom : « Mon petit, s'il te plaît, tu peux débarrasser la table » et pen­dant qu’il s'y emploie, son père parle de lui comme s’il n'était pas là : « Qu’est-ce quon va faire du gosse pendant les vacances ? ».

Enfant non désiré, Antoine à la maison ne « l’ouvre pas » ou presque, terrorisé par sa mère qu'il admire confusément. Il se rattrape dehors où il fanfaronne volontiers ; on peut sup­poser qu’il a un avis sur tout et que ses copains de classe le redoutent un peu puisqu’il se montre aussi persifleur et insolent qu’il est humble, sensible et sournois à la maison. La peur de sa mère l’a rendu un peu lâche avec elle, maladroitement servile, ce qui se retourne encore contre lui.

Son comportement lorsqu'il est seul est significatif : un mélange de bonnes et mauvaises actions ; il met du char­bon dans le feu mais s'essuie les mains aux rideaux, prélève de l’argent sans doute volé de sa « planque » secrète, met le couvert, se sert des ustensiles de sa mère : l’appareil à recourber les cils... Il est déjà un perpétuel angoissé puisqu’il ne sort d'une situation compliquée que pour retomber dans une autre. Enfermé dans un réseau de mensonges qui s’emboîtent, il vit dans la crainte et l'anxiété ; il est pris dans un engrenage stupide et se ferait tuer plutôt que d’avouer quoi que ce soit. Qui a volé un œuf est obligé de voler un bœuf, Antoine Doinel est un enfant difficile.

Et comme dirait Marcel Moussy : « Si c’était vous ? ».

 

François Truffaut, Arts, 3 juin 1959

On vous recommande