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Frederick Wiseman : "... Mon côté Las Vegas"

Il est devenu culte dans le milieu du cinéma documentaire : Frederick Wiseman, 81 ans, nous a présenté Boxing Gym alors même qu'il terminait à Paris, au printemps 2011, le montage de son dernier film consacré au Crazy Horse. Brève rencontre avec un maître du "cinéma direct", à la méthode de tournage immuable : 3 personnes, pas plus, dans l'équipe technique, dont lui-même, qui assure la prise de son..

Autoportrait du cinéaste en boxeur

Titicut Follies, High School, Law and Order, Hospital, Juvenile Court, Welfare... Après presque une quarantaine de documentaires aux titres éloquents, l'oeuvre de Frederick Wiseman constitue une véritable filmographie-monde ou, comme on le répète souvent, un portrait des institutions (notamment américaines). Par la modestie de son sujet, on pourrait alors voir son dernier film, Boxing Gym, dédié à la salle de boxe de Richard Lord - ex boxeur de profession - à Austin, Texas, comme un chapitre mineur parmi ses autres travaux à la portée plus vaste.

On aurait tort, puisque le dernier volet de cette sorte de comédie humaine qu'il en train d'écrire cinématographiquement en est en réalité un extraordinaire concentré.  Wiseman aborde cet endroit hétéroclite en explorant d'abord sa morphologie particulière : il s'agit d'un ex dépôt, dont les murs sont entièrement recouverts d'affiches d'anciens combats. Les sacs de frappe, les ballons médicaux sont tous réparés à l'aide de ruban adhésif et certains outils d'entrainement sont eux aussi des objets trouvés (un pneumatique sert à faire des exercices pour les jambes). À l'instar du décor, ce sont des gens de milieux sociaux et d'origines différentes qui se retrouvent dans la salle pour boxer. Voilà un souci cher au cinéaste : montrer comment naissent les relations entre les individus lorsqu'ils se trouvent réunis.

Comme à son habitude, le cinéaste s'est installé avec son chef opérateur (John Davey) dans le lieu pendant presque six mois. La discrétion de leur équipe (ils ne sont pas plus de trois) permet de voir la praxis quotidienne des athlètes, leur travail et leur pauses. On comprend vite que, même s'il agit d'un endroit clos, le monde qui l'entoure pénètre dans la salle. Et on en ressent avec plus de force les dialogues (il faut utiliser ce mot, puisqu'on a presque l'impression que Wiseman les a écrits, en les « reconnaissant » et en les montant) : l'un parle de sa vie de soldat, un d'autre du massacre au Virginia Tech... La salle de boxe devient le lieu des stratifications temporelles (clients de tous les âges; chronologie de l’extérieur surimposée au temps de l’intérieur), mais aussi plongée dans l'atemporalité du mythe (revient à l'image une page déchirée d'un livre, affichée au mur : dessin de deux lutteurs sur un vase Grec) ; la salle de boxe met en son centre le corps du boxeur.

Rapprochement frappant de Boxing Gym avec La Danse (2009), oeuvre antérieure de Wiseman sur le Ballet de l’Opéra de Paris : les danseurs comme les boxeurs doivent asservir leurs corps à une discipline rigoureuse. Leur création est soumise à la même condition : atteindre une beauté et une élégance du geste, par là-même nécessairement éphémère. Dans les deux cas, comme l'exprime précisément Boxing Gym, il est toujours question de « rhythm, speed, endurance ». Et le réalisateur, beaucoup plus que dans ses autres films, s'attarde sur des détails de corps en action, notamment les jambes, qui ne doivent pas faillir sur leur mobilité et leur rapidité. Ailleurs, c'est le buste d'un boxeur, tordu dans un exercice, qui dialogue plastiquement avec l'oscillation d'un ancien sac de frappe. Les mouvements, les combats semblent alors suivre une chorégraphie précise de la caméra, avec ces plans emblématiques, cadrés presqu'au sol où, à travers les jambe écartées d'un boxeur, on peut voir l' adversaire faire face, en contreplongée, selon un cadrage typique du western.

Mais dans Boxing Gym il ne s'agit pas seulement de donner à voir cette ambiguïté décisive de la boxe, qui se tient entre spectacle et combat réel, violence et beauté du geste (c'est le dernier match qui, dans le film, nous rappelle précisément ce clivage). Pour Fred Wiseman il y a en jeu quelque chose de plus crucial encore, qui dévoile et éclaircit sa méthode. On entend un moment Richard Lord instruire un de ses éleves. Le maître rappelle qu'il faut prévoir les mouvements de l'adversaire, deviner sa position sans se servir de la vue. Comment ne pas penser à Wiseman lui-même sur le plateau, lui aussi dirigeant son film (son combat ?) à l'oreille, sans forcément voir (puisque le cinéaste, depuis toujours, s'occupe personnellement du son sur ses tournages); il écoute, obligé d'anticiper les mouvements des sujets qu'il décide de filmer.

Dans la salle de boxe, enfin, sont disséminés des miroirs, afin que les athlètes puissent observer leurs propres mouvements. On n'y voit jamais le reflet de Wiseman, mais sa présence est telle, de par sa mise en scène, qu'on a bel et bien l'impression de voir, dans ce portrait d'une salle de boxe, un autoportrait.

Enrico Camporesi