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Hamé et Ekoué : "Filmer Pigalle sans déranger la bête..."

VIDEO | 2017, 15'| Figures de proue d'un rap indépendant, subversif, engagé et, comme ils le disent, empreint "d'images fortes", Hamé et Ekoué répandent aujourd'hui la parole de La Rumeur au cinéma. Après deux court-métrages, De l'encre (2011) et Ce chemin devant moi (2012), ils reviennent avec un premier long, Les Derniers Parisiens. Entre errances nocturnes et brèves de comptoir, les deux cinéastes prennent le pouls de leur quartier d'adoption et filment un Pigalle à hauteur d'homme. Le Pigalle de ceux qui vivent sous les néons du Moulin Rouge et qui, eux aussi, rêvent de briller un peu. Le Pigalle de ceux qu'on ne voit jamais.

Parlez-nous de la genèse de votre film Les Derniers Parisiens...

Hamé - Fin 2012, après l’expérience de De L’Encre (fiction unitaire pour Canal +) et dans la foulée de la sélection de Ce Chemin Devant Moi en compétition officielle à Cannes (court-métrage), germe déjà l’idée d’un long métrage dédié à Pigalle. L’écriture du scénario s’est déroulée sur environ 18 mois, entrecoupée de périodes où nous retournions à la musique, sur scène pour de courtes tournées ou en studio pour y enregistrer de nouveaux disques. En parallèle, une nécessité s’impose aussi très vite : comme nous le faisons pour nos disques depuis quinze ans, nous devons produire nous-mêmes ce film. Nous avons donc porté toutes les casquettes : auteurs, réalisateurs et producteurs. Ce qui n’était pas gagné d’avance ! Nos partenaires nous ont fait confiance. Nous nous sommes entourés de gens précieux et bienveillants. Dès le début de cette aventure, on savait que Reda Kateb et Slimane Dazi incarneraient les deux frères, nos personnages principaux. Nous avons écrit pour eux.

Justement, pourquoi avoir choisi ces acteurs ? Et pourquoi Mélanie Laurent ?

Hamé - Reda et Slimane sont d’abord des amis. Nous les connaissons l’un et l’autre depuis plus de quinze ans. Bien avant qu’ils ne deviennent comédiens et que nous nous mettions à faire des films. Nous admirons aujourd’hui leur travail, respectons beaucoup la manière dont ils font avancer leur carrière. En mai 2015, le film était financé et l’ensemble du casting réuni. Ne manquait que l’actrice qui incarnerait Margot (l’agent de probation de Nas). Le hasard a voulu que nous rencontrions Mélanie Laurent pile à cette période. Elle lit le scénario et accepte le rôle. Elle est venue à nous avec beaucoup d’élégance, de professionnalisme et le talent qu’on lui connaît. C’est une superbe rencontre.

Les Derniers Parisiens, c’est la vie et la mort d’un quartier mythique, celui de Pigalle…

Ekoué - Le point d’ancrage de La Rumeur a toujours été le 18ème arrondissement de Paris, et Pigalle en particulier. Nous avons posé notre caméra au centre de ce quartier comme peu on pu la poser, sur le pavé, sur le trottoir, avec des gens du creuset. Dans l’imaginaire, Pigalle est relié à la vie nocturne, aux néons, aux sex-shops, mais chez nous la nuit apparaît autant que le jour. Il y a des gens, des commerçants à Pigalle qui nous connaissent personnellement et respectent le travail de La Rumeur. Cette proximité a été précieuse, nous avons pu filmer avec une grande liberté, sans avoir recours, par exemple, à des cordons de sécurité. Notre caméra était partout. C’est à ce prix là que nous avons saisi des images authentiques. En mêlant par exemple des comédiens à l’effervescence de ce terre-plein central du boulevard de Clichy où tout le monde « bricole ».

Hamé - Dans le film, le projet de Nas est de renouer avec le passé interlope de Pigalle, de transformer le Prestige, le bar d’Arezki, en une sorte d’établissement pour « beaux mecs ». Une des scènes centrales est celle de la soirée qu’il y organise après avoir eu raison des dernières réticences de son frère. Il joue sa carte à fond, champagne, DJ, strip-tease, bling-bling, etc. S’il avait pu continuer, il aurait pu créer une sorte « Pigalle revival » des années 90 à quelques centaines de mètres du Moulin Rouge, un Pigalle où, à cette époque, convergeaient les touristes, les belles nanas, les mecs des quartiers, la faune locale et la voyoucratie.

Pigalle est-il un témoignage de la transformation du monde ?

Hamé - Bien sûr, il y a ce constat : les centres-villes concentrent tous les pouvoirs, et les pauvres en sont exclus. L’argent de la rue, c’est de l’argent sale. Et finalement tout le monde se retrouve dehors. La globalisation est là. Elle rachète tout, et voici les Starbucks, les Sushi Bar. Lucrèce, qui a escroqué Nas, a compris de manière foudroyante que ce qui payait c’était le commerce des baux commerciaux, boostés par le magnétisme du centre de Paris qui attire les enseignes internationales. Nas s’est retrouvé le bec dans l’eau. Il ne pouvait pas anticiper ce glissement.

Ekoué - Tout le monde cherche à échapper à la place qui lui a été assignée. Et tout le monde va dégager, le videur, le Prestige, l’épicier, Nas, Arezki - et d’ailleurs le premier à partir, c’est le copain qui avait monté un magasin de baskets de marque - tout le monde achète par internet, il est arrivé trop tard.

Ce film est aussi une histoire d’amitié…

Ekoué - Dans nos raps, et dans le film, il y a sans cesse des références à l’expérience de la rue, aux discussions avec nos potes de Gennevilliers, d’Elancourt-Trappes, du 18ème, quand nous étions installés à la terrasse des cafés après nos concerts. Dès notre album Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard en 2002, nous avions un style « titi parisiens », observateurs des brèves de comptoir. Les acteurs du film sont pour la plupart non professionnels, ce sont des amis et cela insuffle une énergie folle. Nous avons construit le scénario en pensant à la tête de nos potes qui ont les mains dedans. On fait croquer nos potes et eux nous ont donné le meilleur d’eux-mêmes. C’est là qu’il faut aller recruter.

Hamé - C’est une question de confiance, de comment on les regarde. Ils ont un amour de la gouaille ! Des scènes ont été écrites sur la fin du tournage. Par exemple celle où, dans la voiture, le copain Brahim se chauffe tout seul contre le videur qui n’est pas là. Le texte a été proposé par Brahim lui-même.

Votre manière de filmer est exempte de sophistication et d’effets spéciaux. Est-ce volontaire ?

Hamé - Tout est filmé à hauteur d’homme, au niveau du bar, de la bouche de métro. On a voulu la caméra, les optiques les plus proches possibles de la perception de l’œil humain.

La violence n’est jamais abordée frontalement, il n’y a ni bons ni méchants. Est-ce ainsi que l’on vit à Pigalle ?

Hamé - La première moitié du film est consacrée à une succession de bras de fer, tantôt entre Nas qui sort de prison et son frère aîné Arezki, qui tient un bar à Pigalle, tantôt entre Nas et le tenancier d’un club qui lui est redevable, ou encore entre le videur musclé et l’épicier censé lui fournir des papiers. Arezki, qui est droit, déteste tout ce qu’incarne Nas, traficoteur toujours limite. Chacun a ses raisons.

Ekoué - Pour décrire cette société, on n’a pas besoin de montrer des « kalash », des mecs en train de couper du « teshi » ou de remplir des sachets de poudre. Ce qui est le cas de 90% des films traitant des quartiers aujourd’hui. Nous ne voulions pas qu’il y ait forcément un mort à la fin. On a filmé la violence sans la fantasmer.

Il y a un autre fil rouge dans le film : l’argent…

Hamé - Oui, et plus précisément sur l’argent du resquilleur, de celui qui, en dépit de son exclusion, imagine les moyens d’en faire. Il circule sans cesse de main en main, il passe entre les doigts. Des gros billets, des petites coupures chiffonnées, des pièces. Et cet argent s’évapore très vite.

Ekoué - L’argent a finalement « réuni » les communautés. On vit ensemble dans les mêmes endroits. Les couloirs sont les mêmes pour tous. Le hip hop a beaucoup parlé d’argent de façon décomplexée. En 1991, Suprême NTM avait publié L’argent pourrit les gens. Non, l’argent permet de vivre, de manger, de s’habiller. Pour nous, il n’a jamais été un tabou. L’argent est un bon esclave mais un mauvais maître. La génération de Nas, plus jeune que celle d’Arezki, n’a aucun recul par rapport à l’argent, elle en veut beaucoup et en perd beaucoup. Par pudeur et par respect pour les gens qui ont encore les mains dedans, dont une partie de notre entourage, nous n’avons pas montré le trafic. On fait comprendre la chose par l’argent. Le petit argent, les petits billets que Nas a pour parier sur un match de foot. Les cinq mille euros glissés dans une enveloppe pour la vente en douce d’un véhicule utilitaire, puis partagés en deux. Et puis, de l’argent qui dégueule des tiroirs caisses pendant la fête du Prestige. Ce n’est pas un argent solide. Vu de haut, du point de vue des gens qui ont une vie plus confortable, il y a quelque chose de pathétique.

Les Derniers Parisiens observe l’évolution contrariée de deux frères. Pourquoi ce choix de la fratrie ? Nas, le petit frère déviant, un peu hargneux, mais pas méchant, Arezki l’aîné respectueux, ce sont presque deux générations, en tout cas deux mondes. Sont-ils conciliables ?

Ekoué - La cellule familiale est un volet nucléaire ! Si tu mets un coup de fourchette à ton frère, comme Arezki à Nas, c’est ton sang que tu vas faire couler. Nas a des rêves, qu’il a voulu toucher, mais c’est un fils de rien. Il sort de prison. Il cherche sa place. Mais il lui est impossible d’exister à Pigalle, c’est trop tard. Les gens friqués sont arrivés, lui a droit à la périphérie, et on va le retrouver finalement en bas d’un hall de cité en train de boire de la bière avec ses potes et d’écouter de la musique dans une voiture. C’est ça aussi la morale du film. Il y a des logiques sociales, des déterminismes, il fera partie des 95% des gens qui vont au placard et récidivent. La scène finale est juste un répit. Arezki a fait le pari de la stabilité de l’intégration, il est réglo, il aime une garante de la loi (Mélanie Laurent), il va vers les bobos, en tout cas une France qui a un certain pouvoir d’achat. Il trouve un point d’ancrage, dans les villages du sud de la France dont il rêve. Il aime le bien-vivre, les plats de terroirs et le bon vin. Il va partir, avoir un enfant…

Hamé - Contrairement à des amis, les membres d’une même famille ne peuvent pas si facilement se tourner le dos. Ta famille c’est la carte de ton enfance. Même dans l’éloignement ou l’absence, ta famille te suit pour toujours. C’est l’os des rapports humains. Il y a un côté primitif dans une fratrie. Primitif, donc universel.

Est-ce le portrait d’une génération ?

Ekoué - La génération Nas, c’est la nôtre. Dans notre quartier, on peut avoir 35 ans et déjà plus de dents, avoir déjà fait de l’hôpital psychiatrique, être allé au placard et avoir récidivé. La génération précédente, ça a été le radeau de la méduse, ils sont tombés comme des mouches. Notre génération tombe aussi. On a grandi sans père. Un ami me disait récemment : « On ne va pas mourir, on va crever, de mort violente ». Il y a une sorte de déterminisme social, suggéré par la scène finale. Paradoxalement, le Nas qui ne s’est pas vengé, qui boit du Jack Daniels avec ses potes, est un Nas qui peut glisser dans une dérive ou une autre. Au-delà de la question du quartier, on n’a presque pas envie de parler politique. Le film dit : «Regardez ce que vous avez fait ». Et ça ne touche pas que les petits. Ce n’est pas un film de gauche, ni un film de droite. Ni une autobiographie. C’est la description d’un monde où l’économique prime.