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Il Buco, bouche bée

C’est l’un des grands films sortis cette année, une plongée lumineuse dans les ténèbres d’une grotte calabraise. Nulle claustrophobie à prévoir mais une ampleur virtuose qui fait prendre à un homme les dimensions d’un territoire.

Michelangelo Frammartino est un cinéaste rare – trois longs métrages en vingt ans – dont le regard témoigne d’une égale et précieuse attention aux êtres et aux choses. Fondus dans Il Dono, se succédant dans Le Quattro Volte, l’animal, le végétal, le minéral sont ici mis en réseau à la faveur de l’exploration du gouffre de Bifurto, en Calabre, plein de veines secrètes qui sont pareilles aux liens que tisse Frammartino. Le film rejoue l’exploration qui en a été faite au début des années 1960 par un groupe de jeunes spéléologues turinois. C’est un acte « gratuit » pour le réalisateur que de descendre dans cette bouche du Sud profond de l’Italie, tandis que le Nord célèbre l’avènement de son miracle économique, symbolisé par la tour Pirelli à Milan, laquelle est contemplée un soir dans un documentaire télé par le petit village calabrais. À cette arrogante verticalité répond celle du gouffre, ténébreuse et intimidante, qui figure un antagonisme non seulement spatial mais aussi temporel entre un Nord ébloui par un futur oublieux et un Sud rempli comme la grotte, béance du fond des âges, de légendes ancestrales.

S’agissant du groupe, c’est une horizontalité totale qui règne. Frammartino le filme comme un collectif fourmillant, interprété par de véritables spéléologues. Point de héros à cet obscur exploit mais un groupe qui avance, patient et méthodique. Selon un jeu d’échelles bouleversant, à tout point de vue, Frammartino choisit de donner la juste mesure à chaque chose dans le cosmos qu’il embrasse, adaptant chaque fois son regard et sa mise en scène. Aux villageois et spéléologues, réduits à des silhouettes aux paroles étouffées, les plans larges et les longues focales ou la pénombre (de la nuit ou du gouffre), tandis que le visage du vieux berger, qu’on suit en parallèle de la découverte de la grotte, remplit régulièrement tout le cadre. Inspiré des travaux de François Ellenberger, qui dressait un parallèle entre géologie et intime, Il Buco superpose deux mémoires, celle du berger et du gouffre, et les scrute comme deux mystères qui s’imprègnent mutuellement par le montage. Les rides  sont celles d’une paroi ou d’un visage, les veines sanguines ou minérales. Une mise en regard qui n’est que l’une des nombreuses sidérations qu’égrène Il Buco.

Une autre, essentielle, nait de la façon dont l’espace est découpé par une lumière – fruit du travail de Renato Berta, chef opérateur légendaire qui envisage « une exploration du noir » – en perpétuel mouvement et qui reconfigure ainsi les plans à chaque instant. C’est la flammèche jetée dans le gouffre pour en sonder la profondeur, les nuages qui passent au-dessus du plateau, le feu de camp ou celui des casques qui révèlent les pans de la grotte ou, portés par les enfants lancés à pleine balle dans les ruelles, les murs du village. C’est cet effarement sans cesse renouvelé qui fait d’Il Buco un très grand film.

Pierre COMMARMOND

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