Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

James Ivory et Ismail Merchant : " La Grande-Bretagne met souvent en doute le talent de Forster"

Le cinéaste et le producteur ont partagé une longue collaboration cinematrographique dont l'aboutissement, salué par la critique et le public, fut la trilogie inspirée par l'oeuvre de Forster : Chambre avec vue, Maurice et Retour à Howards End.

- Quand avez-vous songé pour la première fois à travailler sur Howards End ?

I. Merchant - Je me rappelle qu’avant le tournage de Chambre avec vue, Ruth (Prawer Jhabvala, scénariste de la plupart des films de J. Ivory) m’avait passé Howards End en me disant que s’il y avait un roman de Forster auquel nous devions nous attaquer, c’était vraiment celui-là. C’est de loin son roman favori de Forster, et elle a beaucoup milité en faveur de ce projet.

J. Ivory - Elle a toujours préféré Howards End à Route des Indes ou à toutes les œuvres de Forster. Pendant assez longtemps, nous n’y avons pas songé sérieusement. Du moins, c’était mon cas. Je voulais faire d’abord Chambre avec vue pour pouvoir travailler quelques temps en Italie. Puis j’ai entamé une relecture de Forster. J’ai relu plusieurs romans dont Maurice. J’ai eu alors envie de l’adapter. En fait, nous n’avons commencé à discuter d’Howards End de façon concrète qu’à partir de 1987, à l’époque du tournage de Maurice.

Ruth, qui n’a pas collaboré à Maurice, n’arrêtait pas de nous dire : « Ecoutez, s’il y a un roman de Forster qui vaut vraiment la peine, c’est Howards End. ». Et nous lui répondions « mais oui, bien sûr... », tout en travaillant à d’autres projets. Nous avons tourné Esclaves de New York puis Mr and Mrs Bridge, auxquels nous tenions beaucoup, avant de nous décider à acquérir les droits d’Howards End.

I. Merchant - La concurrence a été rude. Les responsables de Kings Collège, qui sont les curateurs de l’œuvre de Forster, étaient favorablement disposés à notre égard mais quand nous les avons contactés, il s’est avéré qu’un producteur hollywoodien avait déjà fait une offre.

Je leur ai dit : « Bon, mais nous sommes de vieux fans de Forster, et je trouve que nous devrions avoir la priorité ». Il m’a été répondu que si nous pouvions proposer la même somme — une somme vraiment exorbitante — nous aurions les droits. Nous n’avons jamais payé aussi cher les droits d’un roman.

— Quel est le budget de Retour à Howards End et comment avez-vous monté son financement ?

I. Merchant - Le budget du film est de 8 millions de dollars.

Une fois le scénario terminé, nous l’avons envoyé à plusieurs compagnies américaines. La Samuel Goldwyn Company était intéressée, mais nous ne sommes pas parvenus à nous entendre sur les détails du contrat. Nous l’avons aussi transmis à Palace, ici en Angleterre, à Roger Wingate, de chez Orion, et nous en avons discuté en outre avec Warner Brothers. Ils étaient prêts à se lancer, mais l’affaire n’a pas abouti, faute d’un accord sur la répartition des profits. Finalement, nous sommes entrés en rapport avec une compagnie qui s’appelle NFD - Nippon Film Development - et dès le début, une femme nommée Michiyo Yoshisaki a été enthousiasmée par notre projet.

Par le biais de sa compagnie, elle a investi dans Retour à Howards End et en a acquis les droits pour le Japon. Nous avons également reçu le soutien d’IRS International, qui a commencé à vendre le film au MIFED 1990. C’est à cette époque que nous avons reçu des engagements d’Italie, de France et d’Allemagne. Comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis étaient déjà couverts, les principaux pays étaient

Quand le tournage a-t-il commencé et combien de temps a-t-il duré ?

J. Ivory - Ismail a toujours dit que nous attaquerions le tournage le 22 avril 1991, et nous avons commencé pile à la date prévue. C’était une bonne date, quoiqu’il aurait peut-être été préférable de commencer un mois plus tôt ; nous aurions pu obtenir une atmosphère plus hivernale dans certaines scènes. Le tournage a duré d’avril à juillet.

— Vu de l’extérieur, le calendrier de préparation semble avoir été très court ?

I. Merchant - Nous en parlions depuis trois ans, et par conséquent, nos collaborateurs habituels y pensaient depuis longtemps. Par exemple, les responsables des costumes avaient une foule d’idées toutes prêtes, parce qu’ils savaient que Merchant Ivory finirait par réaliser ce projet.

J. Ivory - Jenny Beavan disposait déjà de toute une panoplie de costumes, et avait commencé depuis longtemps à rassembler du matériel pour le film, parce qu’elle sentait bien qu’il devait être dans un style différent. Il s’agit d’un film edwardien, mais qui présente un côté bohème assez marqué. Pour les costumiers, c’était intéressant car ils pouvaient s’affranchir des vêtements sévères et empesés de coupe edwardienne classique, ou des habits du genre Chambre avec vue.

— Où avez-vous tourné et dans combien de lieux ?

J. Ivory - Nous avons tourné dans une bonne soixantaine de lieux. Plusieurs à Londres et Oxford mais aussi dans une ville du nom de Peppard, dans le Devon. Nos principaux lieux de tournage à Londres ont été Victoria Square et les environs d’Admiralty Arch, le St James Court Hôtel, la Banque d’Angleterre...

I. Merchant - Cela prend un temps fou pour obtenir les autorisations de tournage pour tous ces endroits. Pour l’Admiralty Arch, j’ai cru qu’on n’y arriverait jamais. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il n’y a pas de Commission Cinématographique à Londres.

— Comment s’est effectué le choix des comédiens ?

I. Merchant - Nous avions choisi depuis longtemps Anthony Hopkins. Nous lui avons communiqué le scénario en début d’année 91 et son agent nous a très vite dit à quel point le projet lui plaisait, et qu’il tenait à jouer Henry Wilcox.

J. Ivory - Au niveau du casting, il y avait une évidence : Mrs Wilcox ne pouvait qu’être interprétée par Vanessa Redgrave. A mes yeux, elle était indispensable. J’avais déjà pensé à James Wilby et Helena Bonham Carter pour les rôles de Charles et d’Helen. C’est finalement pour le rôle de Margaret que nous n’avions pas de comédienne en tête depuis le début. Nous avons vu Miranda Richardson, Tilda Swinton, Phoebe Nichols et Emma Thompson. Toutes étaient très bonnes.

— La musique est toujours très importante dans vos films. Celle de Retour à Howards End est due à Richard Robbins, qui a travaillé sur Chambre avec vue, Maurice, Les Bostoniennes, Chaleur et poussière. Que serait-il arrivé si vous n’aviez pas aimé sa musique ?

J. Ivory - Il faut se fier à l’intuition du compositeur. Evidemment, il peut exister des aménagements, et on peut toujours choisir de ne pas employer un morceau, ou demander autre chose au compositeur. L’expérience m’a appris que si un morceau ne vous plaît pas, il vaut mieux le faire enregistrer quand même, au cas où vous lui trouveriez un autre usage. Pour la scène de baignade de Chambre avec vue, il y avait un morceau qui me paraissait complètement inapproprié, tout à fait déplacé dans cette scène, et nous avons fini par l'employer dans le générique de fin, où il était tout à fait à sa place.

- Les critiques, aux USA, ont été extrêmement favorables pour Retour à Howards End...

I. Merchant - Et l’accueil du public est extraordinaire. Une des raisons qui l’expliquent, à mon avis, est que les éditeurs américains considèrent Howards End comme un très grand roman. Et c’est le livre préféré de beaucoup d’auteurs américains. Contrairement à la Grande-Bretagne où on met souvent en doute le talent de Forster.

J. Ivory - Une des raisons pour lesquelles les Américains l’apprécient est qu’il est à bonne distance...

I. Merchant - Forster parle des Anglais avec une très grande justesse. De leur système de classe aussi. Regardez l’exemple du personnage de Léonard Bast. Cela se voit encore aujourd’hui, des victimes des mêmes préjugés. Howards End a été publié en 1910 mais reste très contemporain. Les gens d’ici ont une dent contre Forster mais, à mon avis, ils feraient mieux d’apprendre à écrire une seule ligne de sa prose. Voilà l’un des problèmes de la Grande-Bretagne, ce pays souffre de l’attitude prétentieuse de soit-disant intellectuels qui ne connaissent rien à leur propre littérature.

J. Ivory - Ce n’est pas de l’ignorance, mais plutôt une sorte de fausse honte. C’est comme ça dans tous les pays.

I. Merchant - Je ne suis pas d’accord. Shakespeare, Shaw, sont des auteurs reconnus, pourquoi pas Forster ?

J. Ivory - Mais il est reconnu. Il est étudié dans les classes anglaises.

I. Merchant - Je persiste à dire que ces intellectuels ne pourraient pas faire en toute une vie ce que Forster produisait en cinq minutes.

— Voilà trente ans que vous travaillez ensemble. Comment se fait-il que votre collaboration soit aussi extraordinairement fructueuse ?

J. Ivory - C'est que nous avons les mêmes buts. Des buts si semblables qu’en matière de travail, nous ne formons pratiquement qu’un individu. Nous sommes très unis sur nos projets, nous nous entendons toujours sur les types de projets à mener à bien, et sur les moyens de donner corps à nos idées sur la pellicule. Ismail a une confiance entière en mon jugement. Même quand un de nos films a moins de succès que nous l’espérions, il ne m’a jamais reproché de l’avoir fait et de l’avoir réalisé comme je le voulais.

Evidemment, nous nous disputons. En fait, nous n’arrêtons pas de nous disputer, mais d’une façon saine et fructueuse. Chaque jour, nous trouvons un nouveau prétexte de dispute, mais si je suis catégorique sur un acteur, un lieu ou quoi que ce soit qui concerne le film, il se plie à mes désirs, quels qu’en soient les inconvénients ou les difficultés.

Nous nous complétons très bien. Je pense à des aspects du film auxquels il ne songerait jamais, et vice-versa. Il me rappelle ma jeunesse, quand j’ai commencé à avoir une idée de la façon dont mon père travaillait, et que j’ai compris que jamais je ne pourrais m’élever jusque-là. Même en rêve, je ne pourrais pas faire le travail d’Ismail. Je ne pourrais jamais parler aux gens auxquels il parle, je ne saurais pas quoi dire, et je ferais gaffe sur gaffe. C’est merveilleux de le voir travailler.

 

Propos recueillis par Gary Le Boff, et publiés dans le dossier de presse de Pyramide Distribution, 1992