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Jean-Paul Civeyrac et Anne Wiazemsky : "Une rêverie où les vivants et les morts se confondraient..."

Conversation entre Jean-Paul Civeyrac et Anne Wiazemsky, auteur du livre "Hymnes à l'amour", duquel "Toutes ces belles promesses" est adapté...

Anne Wiazemsky : C'est le visage d'Antoine avec deux mains qui semblent le caresser... 

Jean Paul Civeyrac : Ce sont celles d'une jeune fille, son premier amour. Il a décidé de la quitter, elle essaie de le retenir, il lui dit : « Je t'aime encore mais je ne suis pas heureux, il faut que je parte ». Il s'en va et dans le plan suivant, elle fait une sorte de monologue : « Tu peux partir, de toute façon, tu resteras toujours en moi... ». C'est comme un récitatif, au sens musical du terme. 

A.W. : Et à la fin du film, elle l'appellera encore... 

J.P.C. : C'est un moment assez étrange. Elle est dans une baignoire et tend la main à quelqu'un qu'on ne voit pas. À des kilomètres de là, Antoine se réveille, il sent que c'est elle qui t'appelle. Il vient la retrouver et s'aperçoit alors qu'elle s'est fabriqué un double de lui, avec lequel elle vit maintenant très heureuse. 

A.W. : La place est prise, le « vrai Antoine » n'a donc plus qu'à poursuivre son chemin... 

J.P.C. : Voilà... C'est inspiré d'un conte chinois et je crois que cela raconte quelque chose sur la relation amoureuse, sur la manière dont on se fabrique pour soi une image de l'autre qui ne correspond pas forcément à la réalité et qui, souvent, prend sa place. 

A.W. : Est-ce que c'est la lune qui influence tous les destins ? 

J.P.C. : Je ne sais pas si on peut dire ça. Ce serait plutôt comme si cela se passait t sous le regard de la lune C'est le côté « conte fantastique » du film. La lune intervient à plusieurs reprises comme un oeil mystérieux et glacé, une menace diffuse qui plane. 

A.W. : La lune ouvre le film et le soleil le conclut, comme des rimes ponctuant la quête d'Antoine... 

J.P.C. : Le dernier plan du film est un soleil qui se découvre, et on voit, par un fondu enchaîné, Antoine et une « sirène » se fondre en lui, comme si justement on passait à quelque chose de plus apaisé, de plus chaud, de plus rassurant... C'est une sorte de happy end même si c'est assez ambigu… 

A.W. : Dans sa quête, Antoine se retrouve dans un cours de théâtre et il a bien du mal à interpréter son texte... 

J.P.C. : C'est un extrait de "La Princesse Maleine" de Maurice Maeterlinck. Il y a chez cet auteur l'idée qu'il suffit de penser aux morts pour qu'ils soient Là. C'est exprimé de façon très claire dans "L'oiseau bleu" qui est d'ailleurs cité au début du film. 

A.W. : Et c'est tout à fait ce que vous dites dans le film. 

J.P.C. : J'y vois en effet une très forte influence symboliste. 

A.W. : D'autre part, Antoine a entre les lèvres un couteau qui risque de le blesser... 

J.P.C. : Oui parce que le personnage de la pièce va tuer une femme en prononçant des paroles amoureuses. Ce thème de l'amour meurtrier, de l'autre et de soi, est un thème qui court dans l'ensemble du film. 

A.W. : Il suffit de penser aux morts pour qu’ils reviennent, c’est ça ? 

J.P.C. : Oui. Chaque nuit , Mouche souffre et appelle Bruno, son amoureux mort dans un accident de moto. Tant et si bien qu’il fini par revenir auprès d’elle. 

A.W. : Alors elle s’attache à son corps pour l’empêcher de partir. Mais qu’est-ce qui se passe après ? 

J.P.C. : Bruno lui a dit (et c’est l’aspect un peu vampire du personnage) : « Si tu ne me laisses pas partir, , tu vas disparaitre avec moi. ». Elle le retient quand même, ils effectuent cette sorte de danse érotique… et au lever du jour, ils ont disparu ensemble. On ne retrouve que la cordelette qui les liait… 

A.W. : …Comme il ne restait que les vêtements de l’automobiliste dans une des premières séquences du film… 

J.P.C. : Voilà… Sans Bruno, Mouche était comme un spectre, un fantôme au sens figuré si l’on veut, maintenant elle appartient véritablement au monde des ombres… 

A.W. : Là, vous introduisez un personnage plus âgé, Viviane. 

J.P.C. : Oui, comme il y a beaucoup de personnages jeunes ou très jeunes dans le film, j’avais envie d’élargir le propos.  

A.W. : C’est une séquence qui m’a enchantée. J’aimerais, en rentrant chez moi, trouver non seulement des hommes que j’ai aimés et qui sont morts, mais aussi ceux que la vie a fait s’éloigner. 

J.P.C. : On assiste en effet à l’incarnation des amours défunts, au sens figuré comme au sens propre, mais aussi à la matérialisation du temps qui est passé, du bonheur qui ne reviendra plus. C’est à la fois désirable et un peu terrible parce que Viviane se retrouve encore plus seule à la fin. 

A.W. : Dans les frôlements avec tous ses amants, il y a quelque chose qui est de l’ordre du plaisir sensuel. .. 

J.P.C. : Je l’espère. Un ami m’a même dit que c’était comme une « partouze métaphysique » ! Ce que j’ai trouvé à la fois drôle et juste. 

A.W. : On dit qu’avant de mourir, on revoit toute sa vie. Est-ce que Viviane va disparaitre ? 

J.P.C. : On peut le penser. Le film, comme tout film jouant avec le fantastique, ménage beaucoup de non-dit que le spectateur peut habiter comme il l’entend. 

A.W. : A un moment donné, Antoine est réveillé par un fantôme, le souvenir de son premier amour… 

J.P.C. : Ce fantôme est à la fois inquiétant et rassurant. Inquiétant parce qu’il est comme le signe de l’échec de la quête d’Antoine : il ne parvient ni à vivre une autre histoire d’amour, ni à devenir acteur. Rassurant parce que c’est le visage familier et souriant de l’amour indestructible que lui voue cette jeune fille qui vient se pencher sur lui. 

A.W. : C’est un moment suspendu, le temps s’arrête comme dans les rêves… 

J.P.C. : Dans ce film, j’avais envie de créer un monde flottant, une atmosphère en clair-obscur, au tempo ralenti, avec des scènes comme autant de rituels étranges… J’ai en somme essayé de mettre en scène une espèce de « rêverie » où les vivants et les morts se confondraient. 

J.P.C. : C'est une femme qui est un peu une sorcière, une donneuse vie qui pourrait sauver la population, une sorte de prostituée métaphysique : quand on va la voir et qu'on couche avec elle, on reste en vie, on ne disparait pas. 

A.W.- Et l'un de ses clients, c'est justement le  personnage qui refusait toutes ces idées de mort : Mathieu, le cousin d'Antoine.

J.P.C. : Il disait : « La mort, n'en parlons pas, vivons, il sera toujours assez tôt pour mourir, faisons-nous plaisir". Sauf qu'au bout d'un moment, l'angoisse de disparaitre l'assaille comme tous les autres.

A.W. : Dans cette scène, on voit  aussi des gens attendre. On ne les a jamais vus et on ne les reverra jamais mais cela donne de l'ampleur à la narration qui était jusque là centrée sur quelques personnages... 

J.P.C. : C'est comme si ce phénomène des disparitions inexpliquées s'incarnait un peu plus dans la ville, parmi ses habitants…J'ai cherché une atmosphère de merveilleux dans un Paris devenu vénéneux...