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Jean-Pierre Darroussin : "Quand on me confie un rôle, je redeviens innocent..."

L'acteur raconte son attachement pour un personnage dont les certitudes sont ébranlées et qui rédécouvre la vie, aussi vaste que les espaces qu'il traverse.

Anna Novion m’a parlé de ce projet avant la sortie des Grandes Personnes. Elle avait envie de suivre un personnage qui allait se perdre dans le Nord, attirépar l’itinéraire d’un fi ls qu’il n’avait pas connu. C’est la première fois que je suis présent dès la toute première idée d’un film, avant que l’on sache si elle est viable ou non. J’ai vu des films s’élaborer, par exemple ceux de Robert Guédiguian, mais jamais je n’avais été témoin de l’évolution d’un projet depuis sa genèse jusqu’à sa maturation, et c’est passionnant.

Au fur et à mesure, c’est devenu une histoire qui faisait partie de mon quotidien. J’y prenais part : Anna et moi sommes partis faire une sorte de pré-repérage en Suède pour voir si l’imaginaire, les fantasmes, notamment sur le nord du pays, correspondaient à la réalité. On a rapporté énormément de photos. On a senti à quel point ce dénuement, ce dépaysement pouvaient amener un vide, un vertige à un personnage au point qu’il se transforme fondamentalement. Ces grandes étendues peuvent révéler à un homme des choses enfouies en lui.

J’ai beaucoup aimé jouer Ernest. Anna s’amuse avec moi, elle avait ce plaisir de se dire : « J’ai envie que tu sois un sale type ». Mais pour mon travail ça n’a aucune importance que le personnage soit sympathique ou antipathique. Quand on me confie un rôle, je redeviens innocent de moi-même, j’essaie en tout cas. Mais je l’aime bien Ernest, il porte mon deuxième prénom, il est architecte, un métier que j’aurais bien aimé faire. Me retrouver avec un costume, une chemise, une belle voiture, diriger un cabinet d’architectes, faire l’important, tout cela me touche, je ne me moque pas des gens comme lui.

Dans sa vie parisienne et professionnelle, Ernest est dans une situation de grande réussite, qui lui donne une forme de puissance, de domination sur pas mal de personnes. C’est quelqu’un d’assez autoritaire, dont on écoute la parole. La vulnérabilité a peu de place dans sa vie. Et voilà qu’il part, un peu comme les navigateurs solitaires qui veulent se confronter à plus fort que la civilisation pour se recentrer sur eux-mêmes. Il n’a même jamais aspiré à l’apaisement. L’exercice du pouvoir le comble, mais on peut imaginer qu’il y a une sorte de point de conscience obscur dans sa tête. Il a envie instinctivement de nettoyer les coins d’ombre qui peuvent encombrer son cerveau.

Comme dans Les Grandes Personnes, mettre un personnage à l’étranger, dans une ambiance plus aléatoire, plus chancelante, lui permet d’être face à lui-même.

Qu’est-ce qui l’attire finalement ? C’est assez mystérieux, il a un côté Capitaine Haddock, il répète qu’il ne veut pas y aller et il y va. Et il arrive vite le moment où il est à la balustrade du bateau et où il part vers l’inconnu. Après, je pense qu’il continue un peu à singer l’homme qu’il a été jusque-là. Mais quelque chose a déjà changé.Il assouvit peut-être un fantasme inavoué, aller voir ce que c’est que ce pays où il y a d’autres types de lumière, d’habitat, d’autres matières. Il est un peu tartuffe de lui-même : il continue pendant longtemps à vouloir faire l’important, mais il est assez vite prêt à céder.

Je n’annote pas mes scénarios, ils restent vierges de toute écriture, sinon cela me perturbe dans la mémoire du texte. De toute façon, les idées viennent au fur et à mesure, je ne prémédite pas, c’est en le faisant que je le sens. Pour moi, les scènes charnières ne sont pas les plus signifiantes, mais les plus difficiles. Il y avait des questions de dosage : dès qu’ Ernest a bousculé la moto, il bascule de la tragédie à la comédie, c’est délicat. Il devient un peu plus ridicule, parce qu’il continue à vouloir garder sa superbe et que la situation devient grotesque. Ernest va se rencontrer lui-même. Je pense à la scène du concert : souvent au cinéma, danser, c’est montrer le jeune homme qu’on était. Un homme à un moment précis est toujours la somme des hommes qu’il a été à différents âges.

Au contact de Magnus, Ernest va se laisser toucher, et même envahir par le plaisirde ne plus avancer : avancer, c’est ne pas s’attarder à l’expérience qu’on a vécue et que l’on peut transmettre. Notre monde a du mal avec le rapport à l’expérience, on a de moins en moins d’expériences de transmission. Le monde rural était plus simple, l’individu se situait dans une histoire. Ernest ne se situe dans aucune histoire, il n’est qu’un être fabricant, qui avance, et s’il accepte de poser les armes il sera capable de transmettre quelque chose. C’est ce qu’il perçoit dans la scène entre Magnus et le grand-père. Ernest ne parle pas suédois, mais tout se passe dans le regard : il comprendl’attitude du grand-père de Magnus, il comprend ce que vient chercher Magnus. Ils ont attendu, Ernest a vu le tracteur, il sait quelle est la simplicité de la vie du vieux. Il voit ses mains, l’attention apportée à construire son intérieur, la qualité d’accueil – l’alcool qu’il leur sert.

On n’a pas toujours besoin de comprendre la langue pour savoir ce qui se joue dans une conversation. Ernest est touché, il comprend le désarroi de Magnus, il ressent enfin ce qu’est l’abandon. Je ne parle pas suédois non plus, mais là, c’était facile. Le vieux « sachem » qu’on avait trouvé pour le grand-père, c’est un sacré acteur : quand il se met à parler, on l’écoute ! Et l’écoute, c’est ce qu’il y a de mieux à jouer.

C’est une scène importante, parce qu’ Ernest a fini par comprendre que ce n’estpas si anodin de faire des enfants, qu’on les propulse dans le monde, et quemême si on ne comprend pas ce qu’ils attendent, ce qu’ils cherchent, il faut leurdonner des réponses. Il comprend où est l’apaisement : avoir une fonction, êtrele maillon d’une harmonie. Ce n’est pas ridicule de transmettre de l’affection, dusavoir, de la protection. En fait, Ernest prend une bonne leçon, ça prouve qu’il assimile vite ! Désormais, il sera sans doute capable de passer sa main sur lajoue de sa femme...

 

Jean-Pierre Darroussin