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Jeanne Labrune : "La passion est toujours une sorte de scandale"

"Comment une femme construite, réfléchie, autonome, raffinée peut-elle éprouver de l'attirance pour un homme archaïque, impulsif, violent ? C'est un mystère et ce mystère est au cœur de la vie", explique la réalisatrice à qui scandale et limites ne font pas peur.

Si je t'aime... prends garde à toi : voilà une mise en garde bien connue, mais vous lui redonnez un sens fort. L'amour peut faire peur, devenir dangereux. Ce film, vous l'avez voulu comme un thriller des sentiments ?Jeanne Labrune : Oui. C'est une variation sur le thème du danger passionnel. Deux personnes se rencontrent. L'une, Samuel, provoque l'autre : Muriel. Cette dernière, harcelée, envahie, finit par relever le gant de la provocation à sa manière. Elle entre dans le jeu de Samuel qui l'intrigue et l'émeut. Samuel, en l'abordant dans le train avec ses armes un peu sommaires de chasseur, ne sait pas qu'il s'attaque à une proie redoutable qui va le renvoyer à lui-même et à son insuffisance. Le thriller naît de cela. Deux êtres radicalement différents de caractère, mais également pugnaces et pleins de vie, se rencontrent et se livrent à un combat amoureux dont l'enjeu est pour Samuel, la possession ; et pour Muriel, la connaissance.

Ils passent par des états physiques : la sexualité les réunit très vite. C'est un début de relation déjà très intense mais assez brutal aussi.Samuel place immédiatement la relation sur le terrain de la sexualité. Muriel non seulement l'accepte mais s'en amuse car le sexe n'est pas en soi un mode de relation tragique. C'est un jeu et un mode de connaissance. Ce qui va rendre cette rencontre tumultueuse, c'est que pour Samuel, le sexe est un moyen de possession. Au contact de Muriel, il va perdre cette illusion. Il veut le corps de Muriel, elle le lui offre mais cela ne lui donne aucun accès à son esprit. Et cet esprit, c'est ce qu'il va vouloir posséder, faire plier, mais en vain. D'où sa violence et son désarroi. Il voulait la posséder, il se fait posséder, non parce que Muriel souhaite le posséder, mais parce que la stratégie mise en oeuvre par Samuel se retourne contre lui. En lui échappant par la dimension de l'esprit, ce qui fonde sa liberté, elle lui envahit l'esprit.

Mais Muriel aussi va se mettre à l'aimer.Oui. Au début elle est méfiante, bien que troublée et puis elle accepte d'assumer son attirance. Et c'est ce qui est problématique. Comment une femme construite, réfléchie, autonome, raffinée peut-elle éprouver de l'attirance pour un homme archaïque, impulsif, violent ? C'est un mystère et ce mystère est au cœur de la vie. La passion est toujours une sorte de scandale, elle réunit des êtres qui ne devraient pas a priori se rencontrer ni s'aimer et pourtant ils se rencontrent et c'est l'orage. Muriel va essayer de transformer la passion en amour et, ce qui permet de passer de l'un à l'autre, c'est la connaissance et l'estime. Au début, Muriel vient de vivre une rupture avec un homme plus âgé qu'elle, qui l'a aimée, qu'elle a aimé et qui s'est retiré de sa vie. La rencontre avec Samuel la ramène au présent, à la séduction, à la vie. Ensuite, elle découvre qui est Samuel, elle comprend qu'elle est plus forte que lui par certains côtés, elle ne doute pas de l'attachement qu'il éprouve pour elle même si les manifestations de cet attachement sont inquiétantes, elle choisit intuitivement d'assumer cette relation difficile, dévorante, et de s'appuyer sur ce qu'il y a de beau pour faire évoluer la passion dévorante vers un amour plus respectueux. Mais il y a quelque chose d'illusoire là-dedans. Sans doute essaie-t-elle de faire évoluer Samuel pour que cette relation lui soit acceptable à elle-même, alors qu'elle le voit bien, elle vit quelque chose de scandaleux, de dangereux qui risque de la détruire. Et les épreuves qu'elle lui fait passer psychiquement le poussent dans de tels retranchements qu'il est mis à nu, acculé à regarder ce qu'il est, quelqu'un de faible. Alors, il utilise l'arme majeure des faibles : l'intimidation et la violence. Ce type de relations, porteuses de scandale, sont souvent intenses et courtes, elles n'épousent pas le mouvement de la vie, elles le bousculent, ce sont des épreuves dont les êtres se demandent comment et dans quel état ils vont sortir. C'est un rapport de force sans cesse relancé dont le danger ne peut être arrêté que par une rupture radicale.

Ce rapport de pouvoir, l'argent semble en être un des révélateurs, entre Muriel qui gagne bien sa vie, et Samuel qui est à la fois l'aventurier héroïque et le marginal.Si Muriel et Samuel ont un point commun, c'est plutôt de ne pas accorder beaucoup d'importance à l'argent. Mais ils lui accordent une valeur symbolique différente. Pour Muriel, c'est le résultat d'un travail et c'est un instrument de liberté. Pour Samuel, c'est le résultat aléatoire d'un jeu permanent avec les autres et c'est un moyen de tester l'intérêt que lui porte Muriel. Samuel n'est pas un aventurier héroïque. Il affecte cette allure dans le train, mais il est capable lui-même d'autodérision puisqu'il parle tout de suite de son activité de marchand de tapis en disant que c'est souvent sordide, faisant preuve d'une lucidité, d'une sincérité plutôt sympathique. C'est une sorte de looser mais c'est au contact de Muriel qu'il se met à aimer, il voudrait gagner. Gagner l'amour. Seulement il n'en a pas les moyens, je ne parle pas d'argent, non. il n'a pas les ressources de patience, de force psychique, d'autodiscipline, de générosité, qu'il lui faudrait pour gagner cet amour. Muriel s'en rend compte et son intérêt pour lui se teinte de compassion, ce qui l'humilie. C'est là que le «chasseur de tigre» qu'il croit être se révèle à ses propres yeux comme un homme démuni. Il croyait être un chasseur, il se perçoit maintenant comme une proie, il voit Muriel comme un monstre. Il n'est en réalité qu'une pauvre victime de lui-même.

Dans Si je t'aime... prends garde à toi, les scènes de sexe ont la même force et le même naturel que les personnages. Mais aujourd'hui, filmer un homme qui bande a le sens d'un franchissement des conventions, et votre film franchit des limites, même seulement par le langage. Est-ce-que vous vous êtes posée la question des limites ?Il ne devrait pas y avoir à se poser la question des limites au cinéma pas plus que dans les autres arts. La pratique artistique est une exploration des limites, un acte de défrichement. Dans mon film, j'explore cette zone inquiétante où naît la violence dans certaines relations d'intimité, lorsque celui qui se croyait le plus fort se sent devenir le plus faible et utilise donc l'arme des faibles : la violence physique. Mais Muriel n'est pas une victime. Lorsqu'elle se rend compte qu'il n'y a pas de vrai amour possible - puisque, pour Samuel, tout dépassement est impossible - elle déjoue cette violence par un acte ferme qui rappelle que chaque individu, même dans les relations privées, est tenu à ne pas employer la violence. Elle a recourt à la loi. Elle pose ainsi une limite. J'ai peut-être transgressé des conventions en filmant le corps d'un homme qui bande, mais j'avoue que je ne comprends pas pourquoi cet état du corps des hommes estaussi rarement filmé. Je trouve cela très humain et très émouvant. Emouvant parce que c'est un état fragile. C'est peut-être parce que les hommes se refusent à filmer cet état précaire de leur corps qu'ils ne cessent, pour certains, de le représenter métaphoriquement dans leurs œuvres. S'il y avait plus de sexes bandés et débandés dans les films, il y aurait peut-être moins d'armes représentées. Les armes ne débandent pas, les sexes oui et c'est peut-être de là que naît la violence de certains hommes qui ne veulent pas l'admettre.

L'hystérie de Samuel est-elle pour vous une façon de tordre le cou au cliché de l'hystérie féminine sur un tel sujet ?Il se trouve qu'on attribue généralement l'hystérie aux femmes mais c'est un cliché. Je n'ai pas cherché à lui tordre le cou car c'est un cliché d'un autre âge, complètement dépassé je l'espère. Tout le monde, à un moment donné, traverse des états hystériques. Samuel en traverse beaucoup parce qu'il est comme un enfant qui trépigne devant quelque chose qu'il ne peut pas avoir. Mais si l'hystérie est fatigante à supporter, elle a parfois aussi du charme. Muriel est sans cloute fascinée, au début, par cette mise en scène que Samuel fait de lui-même, par son côté, excessif, enfantin, inventif. Sans cloute aime-t-elle le côté entier de cet homme qui n'est ni un lâche, ni un tiède, qui ose dire l'amour et qui ose le demander. Sans cloute est-elle touchée par cet attachement qui lui donne le sentiment de pouvoir faire renaître cet homme qui se pose devant elle parfois comme un enfant. Dans ce film, je ne cherche pas à asséner une quelconque vérité, j'explore, je montre des personnages singuliers, imparfaits, parfois monstrueux, parfois fragiles, et qui composent ensemble une figure de la passion. C'est à travers les émotions que le spectateur fera, s'il le souhaite, le chemin de la réflexion.

La tension qui monte tout au long du film est organisée par le scénario, mais elle semble surtout ne pouvoir venir que de l'expérience du tournage et des acteurs, Nathalie Baye et Daniel Duval qui forment un couple étonnant. Comment avez-vous reconnu en eux Samuel et Muriel ?Je les ai reconnus parce que d'emblée ils ont compris intuitivement le scénario. Ce n'est pas un scénario sur lequel j'avais envie de voir des acteurs hésiter. Tous deux se sont jetés à l'eau tout de suite. Le scénario leur parlait. Ils ne sont pas revenus sur leur parole. Ils ont sans doute eu peur à certains moments, mais le désir d'incarner ces personnages a été plus fort que leur peur et c'est ce qui comptait. Mon amitié pour Nathalie est née de l'estime que j'éprouvais pour elle au fur et à mesure du tournage. Elle est très claire, très forte, toujours très juste quand elle joue. Elle m'a évité de fuir vers des travers que j'avais auparavant quand je filmais, un peu trop d'esthétisme, une façon d'analyser un peu trop les sentiments, de les refroidir, de ralentir les échanges entre les êtres en les alourdissant de trop de non-dits. Elle m'a beaucoup aidée. J'aime qu'elle soit aussi sensible, aussi intuitive sans jamais faire de démonstration de sensiblerie, sans poser de fausses fragilités qui m'exaspèrent parfois chez les acteurs et les actrices. Elle va à l'essentiel. Daniel, c'est une «nature», quelqu'un qui ne prémédite rien, qui est radical, qui agit de façon intuitive et impulsive. Il a, comme le personnage, des revirements inattendus, il traverse toutes sortes d'états, il va de l'orage à l'embellie, il offre et il faut saisir.

Dans votre parcours c'est un film plus direct, plus vif que les précédents.Je n'avais jamais fait de film autour d'une histoire d'amour ni de passion, j'ai senti que c'était le moment pour moi de commencer à travailler sur ce thème-là, peut-être parce qu'après quarante ans on a vécu assez de choses pour ne plus s'embarrasser de fantasmes, de conventions, mais qu'on n'est pas encore désabusé, pas encore sorti de ce mystère des passions, à supposer que l'âge nous en fasse sortir un jour. Enfin pour moi il m'a semblé que c'était le moment.