Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Joon-ho Bong : " C'est un thriller... de pays sous-développé."

Le réalisateur coréen a connu le triomphe avec The Host puis Mother, mais c'est avec Memories of murder que son nom a commencé à être repéré comme l'une des signatures les plus interessantes du moment.  Joon-ho Bong raconte comment il envisagé ce polar, tiré d'une histoire vraie, non pas comme un suspense hollywoodien mais bien comme un film policier coréen, très précisément ancré dans les années 80, plein de sentiments humains très contradictoires, entre le rire, l'amertume et l'effroi...

Memories of murder était à l'origine une pièce de théâtre...

En fait, le film s'appuie beaucoup plus sur les faits réels que sur la pièce de théâtre qui ne tenait absolument pas compte du contexte historique. En effet, dans la pièce, il n'y a aucune allusion aux années 1980. Or, pour moi, faire référence à cette époque était inévitable.

L'affaire qui sert de fond au film est une affaire non classée, où le coupable n'a pu être arrêté. Evidemment on se pose des questions telles que "pourquoi n'a-t-on pas pu arrêter le meurtrier ?" ou "pourquoi la police a-t-elle échoué ?".

Ma réponse est que la la Corée des années 1980, sombre et incompétente, était incapable de faire face à un tueur en série. A cette époque, je crois que la société, la police et la puissance de l'Etat, sous dictature militaire, ne se souciaient que de leur maintien au pouvoir et n'avaient ni la volonté, ni la capacité de protéger les femmes d'un petit village. Ce sont ces idées qui m'ont guidé pendant l'écriture du scénario.

Justement, pour écrire le scénario, je crois que vous avez rencontré beaucoup de témoins impliqués dans cette affaire.

J'ai consacré six mois à l'étude d'une quantité de documents et d'interviews de personnes liées à l'affaire. Parmi les nombreuses  rencontres que j'ai faites, la plus mémorable reste celle avec un commissaire à la retraite. Au bord des larmes, il m'a confié que le fait de ne pas avoir arrêté le coupable et d'avoir échoué était pour lui comme : "un morceau de cancer qui serait resté dans son cœur". Je n'arrive pas à oublier son amertume et j'ai tenu à ce qu'on la ressente en voyant le film.

Il y a beaucoup d'humour dans votre film. Peut-on dire que c'est à la fois un thriller et une comédie ?

Le mélange humour-tension, comédie-tragédie était un choix délibéré qui correspond bien à ma personnalité.

Mon premier film Barking dogs never bite était déjà un film où le rire et l'amertume se croisaient sans arrêt. J'aime bien lorsque des sentiments ou des sensations antagonistes s'entrechoquent en même temps dans une scène, une séquence ou un film.

Je pense que ces multiples sensations donnent encore plus de relief aux personnages et aux situations en les rendant plus réelles. Le rire et la terreur, l'humour et la tragédie, sont contradictoires  mais leur association reflète  fidèlement la  nature humaine.

Dès le départ, je ne voulais pas que Memories of murder soit un thriller hollywoodien impitoyable mais plutôt un film policier coréen rempli de sentiments humains. Lors de la sortie du film, on me demandait dans des interviews et dans les festivals étrangers quel était le genre du film. J'ai répondu en rigolant que c'était un "thriller rural" ou un "thriller de pays sous-développé". C'est une association de mots assez ironique mais je pense que cette expression révèle bien l'esprit du film.

Avez-vous été influencé par le travail d'autres réalisateurs pour ce film ?

Il y a beaucoup de réalisateurs que j'aime, mais je ne pourrais pas dire précisément avoir reçu l'influence de quelqu'un en particulier. Cependant, j'ai vu par hasard le film du japonais Shohei lmamura, La Vengeance est à moi, lors de la préparation de mon film et il m'a profondément marqué. Il a pour sujet un tueur en série japonais qui a réellement existé. C'est un film très puissant, son chef-d'œuvre, à mon avis.

Lors de l'écriture du scénario, From Hell, la bande-dessinée d'Alan Moore m'a été d'une grande aide. A travers les meurtres de Jack l'Eventreur, on découvre d'une manière vivante les dessous sombres de la société anglaise de la fin du XIXe siècle. Puisque c'était une œuvre qui montrait comment faire passer j l'atmosphère générale de l'époque à travers des meurtres en série, je crois qu'elle a été d'une grande influence pour orienter mon projet.

Pouvez-vous nous parler de votre utilisation des gros plans sur les visages de vos personnages ?

Le film commence par le visage de face d'un enfant pour finir avec un plan rapproché sur le visage du personnage principal. Un des  policiers est persuadé qu'en regardant un suspect dans les yeux, on peut savoir s'il a oui ou non commis un crime. Si les crimes et le côté diabolique de l'être humain se reflétaient sur les visages, nous n'aurions pas à craindre les hommes et les policiers n'auraient qu'à attraper les coupables d'un simple regard. Cependant les crimes ne se voient pas sur le visage, de même que le diable vit dans notre entourage avec un visage commun.

Tout comme le coupable rôde quelque part près de nous. Je pense que ceci est la véritable terreur. Le visage est donc un motif qui traverse tout le film, et je voulais que l'insistance sur les plans rapprochés des personnages rendent les spectateurs de plus en plus anxieux.

Vous utilisez aussi la lumière d'une façon très intéressante.

Les contrastes et croisements entre la lumière et l'obscurité viennent d'une impulsion personnelle, de plus cela avait à voir avec la sensation des années 1980.

Pour les Coréens, cette époque est celle où la lumière et l'obscurité se superposent : derrière la splendeur extérieure des Jeux Olympiques de Séoul ou l'apparition de la couleur à la télévision, se cachait une dictature militaire cruelle et des civils agonisant sous l'oppression politique. Et j'avais remarqué le travail de Hyung-gu Kim sur le film Peppermint candy et je tenais à ce qu'il soit le directeur de la photo de Memories of murder.

En préparant le tournage, nous étions tous les deux d'accord sur la représentation de cette époque à travers divers contrastes et un spectre neutre qui donne une impression incolore. Le choix de la météo lors des tournages en extérieur s'est effectué dans le même esprit : la plupart des scènes à l'exception de l'ouverture et de la dernière scène ont été tournées sous un ciel couvert à l'abri de la lumière.

Et la majorité des costumes et des accessoires était de tons incolores à l'exception du vêtement rouge qui a été mis en relief. La sensation d'image saturée, comme si elle avait été ternie, était voulue dès le départ.

C'est non seulement le ton des scènes d'intérieur mais aussi celui de tout le film. Pour obtenir cette tonalité de couleurs et cette texture, on a appliqué la technique de décoloration ("skip-bleach") lors du développement, à l'exception de la scène d'ouverture ensoleillée et de la dernière scène qui se passe en 2003.

Comment avez-vous choisi vos lieux de tournage ?

C'était très difficile de trouver des endroits où il restait un parfum des années 1980. La société coréenne change à grande vitesse et l'urbanisation des régions rurales est quasiment instantanée, il reste donc très peu d'endroits qui aient gardé l'aspect d'il y a une vingtaine d'années.

C'est  sûrement  difficile   à  comprendre   pour  les Européens qui vivent dans des immeubles intacts datant de plusieurs siècles au beau milieu de la ville, mais en Corée, que ce soit en ville ou à la campagne, la plupart des vieux immeubles ont été détruits ou rénovés. Ce n'est pas pour autant que nous avons construit un décor grandeur nature à l'extérieur, on n'avait pas un budget suffisant et cela ne correspondait pas non plus au caractère du film.

C'est ainsi que nous avons uniformisé le ton d'une dizaine d'endroits ayant gardé un aspect ancien pour aboutir au sentiment d'un espace unique, d'un village uni dans l'esprit du spectateur.

Quel a été votre travail avec les acteurs ?

Comme les autres réalisateurs, j'aime aussi l'échange créatif avec les comédiens. Je fais beaucoup de répétitions, surtout pour les plans longs, et je contrôle minutieusement les mouvements des acteurs et leurs dialogues. Mais j'aime aussi saisir les détails du jeu que les acteurs créent pour les développer.

Je prépare avec précision le scénario et le story-board mais j'essaie de rester sensible aux multiples idées et détails qui me viennent sur place. Puis en fin de compte, il est souvent arrivé que ce qui a été créé sur le tournage avec les acteurs mène à un résultat satisfaisant.

Sur la question de la part de liberté donnée à mes acteurs et la part d'improvisation, cela dépend en fait de leur personnalité. S'il existe des acteurs instinctifs qui aiment improviser car ils débordent de créativité, il y a aussi des acteurs qui se concentrent pour exprimer avec finesse et précisio l'interprétation qu'ils ont préparée. Dans ce film, les deux styles  antagonistes  d'acteurs  apparaissent en  même temps et par conséquent, je les ai dirigés plutôt selon le style qui était propre à chacun.

Comment s'est terminée l'enquête ?

En fait, voici comment fonctionnait la police à l'époque. Après 1985, alors que le vent de la démocratie se faisait plus fort, l'activité des étudiants et du pouvoir anti-gouvernemental grandissait et la police qui avait été mobilisée pour maintenir le pouvoir les arrêtait et consacrait toutes leurs forces à l'effondrement de ces organisations. Par conséquent, les policiers qui faisaient déjà défaut se consacraient à la répression des forces anti-gouvernementales et ne pouvaient donc que révéler de nombreuses faiblesses en terme de protection du peuple.