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Kôji Fukada - Harmonium, la famille désaccordée

VIDEO | 2017, 11' | Entre les déambulations rohmériennes d'Au revoir l'été et le Japon futuriste de Sayonara, Kôji Fukada a réalisé Harmonium, un drame qui interroge la cellule familiale japonaise et sa possible désarticulation sous l'effet de la violence. Présenté à Un Certain Regard en 2016, le film s'immisce dans le quotidien d'une famille recevant la visite d'une ancienne connaissance. Rencontre avec ce très grand nouveau talent du cinéma nippon, qui évoque pour nous les motifs qui jalonnent ses films, ainsi que les artistes qui ont façonné son regard.

Le thème de la famille est au centre de Harmonium. Quelle était votre idée au départ ?

Pour moi, la famille est une absurdité. L’être humain, qui est une entité individuelle, fait une rencontre, se met en couple, devient parent, a des enfants et engage comme si de rien n’était une vie en commun. Mais à bien y réfléchir c’est très étrange. Pourquoi vivre avec d’autres ?

Tous les peuples fondent des états et croient en des dieux mais finissent malgré tout par se battre autour du score d’une équipe de football. L’homme vit en société en faisant cohabiter des gens qui ne se comprennent pas, avec comme entité représentative la plus petite, la famille. Les humains sont par nature des êtres vivants portant tous en eux une solitude contre laquelle ils ne peuvent pas lutter. Ce que je voudrais décrire c’est une famille dans laquelle chacun prend conscience de cet état mais est obligé de vivre malgré tout avec les autres, une fatalité.

Le cinéma japonais idéalise le lien familial, mais en diffusant ainsi l’image d’une « famille idéale » démodée et stéréotypée, on renie les divers types de familles qui existent réellement. Je tiens à décrire une famille déjà effondrée parce que considérer l’effondrement d’une famille comme une tragédie c’est idéaliser ce qu’elle aurait pu être.

Harmonium pose la question du système familial, il ébranle, montre la solitude originelle et fait apparaître le lien qui perdure, malgré tout. Je crois que mon portrait de la famille du XXIe siècle pourra interpeller le spectateur, dans cette société où l’on commence à se rendre compte que la conception de la famille, qui nous avait protégés tout en nous étouffant, n’était qu’une construction illusoire.

Tadanobu Asano interprète Yasaka, un ancien ami de Toshio, le père de famille. Yasaka se révèle de plus en plus inquiétant... Comment avez-vous eu l’idée de ce personnage ?

Yasaka est un exemple de la violence qui peut se développer dans le monde de manière irraisonnée. J’ai commencé à penser à ce film en 2007. Au début, j’ai imaginé que la venue d’un intrus violent pourrait être le point de départ de la réflexion d’un couple sur l’état de sa relation. Et j‘ai commencé à me demander ce qu’était la violence. En fait la violence est inexplicable. Comme dans une catastrophe naturelle où les causes ne relèvent ni du bien ni du mal, le criminel, au moment de commettre son crime, ne peut expliquer avec précision les motifs de son action. Je pense que nous vivons dans une certaine ambiguïté ordinaire, loin du concept du Bien et du Mal. Je ne vois pas en Yasaka le symbole du Mal. Il n’est ni bon ni mauvais, je veux montrer que le Bien ou le Mal en chacun vient de ce que la relation à autrui fait de lui.

Comment travaillez-vous avec vos comédiens ? Avez-vous une relation particulière avec Kanji Furutachi qui joue le rôle de Toshio ?

Au fond, je pense qu’un comédien a une expression bien à lui, qui lui appartient. Et c’est cette expression qui m’intéresse et que je veux montrer dans mes films. C’est la richesse du cinéma. Je travaille régulièrement avec Kanji Furutachi depuis un court-métrage que j’ai réalisé avec lui en 2008. C’est un ami et je discute souvent avec lui de cinéma et de la manière de jouer. Pour ce film aussi, nos discussions m’ont beaucoup apporté. C’est un comédien exceptionnel qui est toujours à la poursuite du réalis me pour interpréter son personnage.

Harmonium est un film d’une tonalité plus sombre que vos précédents films, dans un genre proche du thriller psychologique. Quelles ont été vos influences pour ce film ?

Dépeindre les hommes est un exercice que je décrirais comme se pencher au bord du gouffre pour bien les observer, il faut se rapprocher du bord, au risque d’y tomber. Il s’agit donc de s’approche r de la noirceur du cœur des hommes sans basculer dedans. Et pour cela il faut avoir conscience de jusqu’ où on peut aller. Ce film, comparé aux précédents, est un pas de plus en avant vers les tréfonds de l’âme.

Quelle est la part de réalisme dans votre travail pour ce film ? Aviez-vous des sources d’inspiration particulières ?

Pour moi naturalisme et réalisme sont deux choses différentes. Pour jouer, il est nécessaire d’avoir quelque chose de naturel, mais un jeu naturel ne mène pas au réalisme cinématographique. La vérité et le réalisme auxquels aspire le cinéma revêtent des formes variées. Dans leurs films, René Clair, Robert Bresson ou les frères Dardenne sont à la recherche de réalismes différents.

Je me sens proche des méthodes de Rohmer. Il s’entretient avec les acteurs et ainsi construit un texte très précis. Avec ce texte, les acteurs vont développer un jeu qui leur est absolument propre. Rohmer est un génie de la construction du récit et c’est grâce à ce texte très strict qu'il dirige les comédiens. Il n’explique pas la psychologie des personnages mais donne à l’imaginer, avec cette structure précise, où, dans chaque scène, le comédien doit fabriquer son propre espace. Je crois qu’ainsi le comédien donne au spectateur le temps de développer son imagination. C’est le secret du réalisme moderne.

Quel regard portez-vous sur le cinéma de votre pays ?

Il y a un très grand déséquilibre. Alors que de nombreux talents émergent, l’industrie du cinéma japonais manque cruellement d’un système leur permettant de travailler et de s’exprimer pleinement. Un des problèmes majeurs est le manque d’unité dans l’industrie cinématographique japonaise qui est seulement organisé e selon une pluralité d’intérêts économiques. Une prise de conscience rapide et un réel courage pour faire des réformes structurelles sont nécessaires pour le développement du cinéma japonais.