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La Pirogue des rêves flottants

Avec La Pirogue, Moussa Touré signe son troisième long-métrage. En compétition dans la sélection Un certain Regard à Cannes en 2012, ce film retrace le parcours de jeunes africains pendant leur voyage jusqu'en Espagne.

Comment le film est-il né ?

C’est parti d’un constat très simple et évident : au Sénégal, chaque famille compte au moins un de ses membres qui s’est embarqué dans une pirogue pour tenter sa chance en Europe. Notre peuple grandit avec l’horizon au loin, mais la seule manière de l’atteindre pour les plus jeunes, c’est de partir. La moitié de la population a moins de 20 ans, et il n’y a aucune perspective d’avenir pour elle.

Un jour, j’ai découvert que mon mécanicien, qui est tout jeune homme, avait lui aussi tenté l’aventure. Il était monté à bord d’une pirogue, mais avait été reconduit au pays deux mois plus tard. Quand je l’ai retrouvé, je l’ai longuement interrogé et j’ai noté des éléments de son récit qui, par la suite, m’ont inspiré pour le film.

À quel stade le producteur Éric Névé, qui a aussi collaboré au scénario, est-il intervenu ?

Il m’avait contacté il y a plusieurs années car il souhaitait qu’on travaille ensemble sur un projet autour de ces jeunes qui fuient le continent africain. J’étais bien sûr sensible à sa démarche, mais en tant que Sénégalais, c’était un sujet beaucoup trop difficile à aborder à travers une fiction. J’ai en effet réalisé plusieurs documentaires sur mon pays dont je connais la grande inégalité dans la répartition des richesses et la corruption du gouvernement. J’ai parlé à Éric d’un ami écrivain qui pouvait être intéressé par ce projet d’écriture. Ils se sont rencontrés et ont commencé à écrire. Un an plus tard, Éric est revenu vers moi avec un scénario. Mais il m’a semblé que je ne pouvais pas travailler à partir de cette première version que je n’arrivais pas à m’approprier. Nous avons travaillé sur plusieurs pistes de réécriture pour rendre le scénario plus contemporain. Éric a compris mon point de vue et, un an plus tard, il m’a proposé un scénario plus juste, plus abouti, qui allait dans la bonne direction.

Comment le scénario a-t-il pris forme ?

Si l’on compte toutes les étapes d’écriture, c’est un processus qui nous a pris trois ans. J’ai refusé d’être crédité au scénario car les deux personnes qui ont écrit avaient un vrai recul par rapport à cette fiction, alors que je n’avais pas moi-même la distance nécessaire. Éric m’a choisi parce que je fais partie de ces gens qui connaissent bien la mer : je sais ce que ces jeunes espèrent quand ils prennent le large, ce qui les pousse à fuir, et quel parcours les attend. Il m’a laissé une grande liberté pour réaliser le film tel que je le souhaitais, et j’ai pu imprégner le scénario de cette réalité-là. Personnellement, mon véritable travail d’écriture s’est fait pendant le tournage, par la mise en scène.

Le film s’ouvre sur une séquence de lutte, qui fait penser à une transe…

La lutte sera le thème de mon prochain film. Car, pour nous, c’est le sport populaire par excellence. C’est une sorte de miroir tendu aux Sénégalais, qu’ils soient modernes ou traditionnels, qu’ils soient tentés par la modernité occidentale – comme le jeune homme avec son iPhone – ou qu’ils gardent un ancrage dans la religion. Et la lutte se mêle de transes, phénomène qui occupe une place importante dans notre culture, car si nous sommes pour la majorité musulmans, nous sommes aussi animistes. J’ai choisi de commencer le film sur cette séquence pour placer l’homme sénégalais au coeur de cette histoire : c’est dans la lutte que nous nous retrouvons tous.

Le passeur est un type cynique, mais qui cherche, comme les autres, à survivre…

Quand on est dans une situation extrême, tout le monde est sur un pied d’égalité. C’est comme en période de guerre ou de grande détresse : on fait ce qu’on peut pour s’en sortir. Le passeur se comporte de la même manière que l’État sénégalais : au lieu d’essayer de faire travailler les jeunes, il préfère les regarder partir et empocher de l’argent – tout comme notre gouvernement a touché de l’argent de l’Espagne pour que les jeunes restent au pays. En Afrique, certaines personnes exploitent les situations désespérées, en particulier chez les jeunes, car ils sont pleins d’espoir, mais aussi plus vulnérables.

La pirogue réunit des hommes très différents.

Je voulais que les hommes qui s’embarquent sur la pirogue soient d’origines ethniques différentes. Le Sénégal compte douze ethnies qui cohabitent sur le même territoire et entretiennent de bonnes relations. Elles s’unissent autour du marabout, qui constitue un véritable socle de cette société. C’est lui qui prône le rassemblement. Quand il y a une tension, il s’élève et trouve une solution pour rétablir l’entente.

C’est ainsi que sur le bateau, se retrouvent côte à côte des Toucouleurs, des Wolofs et des Guinéens qui sont Peuls. Et chaque ethnie a son propre mode de fonctionnement : les Toucouleurs sont très religieux et spirituels, tandis que les Wolofs sont plus individualistes, et que les Peuls forment une collectivité réunie derrière son propre chef. Du coup, la promiscuité de la pirogue ne rend pas la cohabitation facile… Et c’est d’autant plus vrai que chacun a une bonne raison de partir : l’un veut devenir footballeur, l’autre musicien, le troisième, unijambiste, veut se soigner, et beaucoup d’autres souhaitent la réussite matérielle.

On sent que ces hommes sont conscients que c’est aussi la crise en Europe et qu’ils n’y trouveront pas l’eldorado.

C’est vrai, mais ces jeunes vivent d’espoir, et ils savent bien que, quoi qu’il en soit, « là-bas, c’est mieux qu’ici » – ce qui est terrible car c’est le début de la dérive. D’ailleurs, « c’est mieux qu’ici » aurait pu être le titre du film. Lorsque plus rien n’est moteur dans un pays, qu’il n’y a plus une lueur d’espoir, les jeunes ne réfléchissent plus, ils s’embarquent et prennent la mer à leurs risques et périls. La pirogue est une métaphore du pays qui part à la dérive, quand il n’y a plus d’horizon.

On découvre une femme clandestine parmi les clandestins.

Je voulais montrer une certaine ambiguïté : les hommes savent bien au fond d’eux-mêmes que s’embarquer dans une pirogue et traverser la mer est extrêmement périlleux, et que c’est un quasi suicide. C’est pour cela qu’ils refusent que leurs femmes les accompagnent. Mais on doit s’interroger sur les femmes : elles n’ont aucun avenir au Sénégal, et peuvent aussi légitimement avoir envie de fuir vers l’Europe.

Il me semblait important de montrer que la femme africaine est capable de faire des choix, de poser des actes forts, de prendre des risques comme un homme. Je ne voulais surtout pas la réduire au cliché de la femme africaine qui pille le mil. Même si on voit peu la clandestine, sa présence compte beaucoup car c’est un personnage marquant.

Vous témoignez d’une grande attention aux visages et au grain de la peau.

Dans mon parcours professionnel, j’ai été très sensibilisé au travail sur les visages. Il faut dire que le Sénégal est un pays ouvert sur l’horizon, qui fait de sa population un peuple du regard. Les visages ne mentent pas et cela m’a donc semblé indispensable de les filmer. C’est d’autant plus vrai dans cette pirogue où l’étroitesse des lieux accroît encore davantage la proximité des personnages. C’est donc une volonté que j’ai évoquée très vite avec mon chef-opérateur. Nous voulions aussi montrer le profil des personnages, en choisissant de les cadrer en enfilade, afin d’accentuer la notion d’horizon vers lequel ils sont tous tendus. Cette démarche m’a été inspirée par Gilles Groulx, documentariste canadien qui m’avait expliqué ce type de prise de vue.

Quelles ont été les conditions de tournage ?

J’ai beaucoup appris sur la manière de tourner en voyant des films sénégalais et des films français tournés au Sénégal. Je me suis toujours demandé ce qui, dans le cinéma mondial, se rapprochait le plus de ma vie, et de ma société, et je me suis notamment intéressé à Master and Commander de Peter Weir, qui a été tourné en studio. Il se trouve que je connais un très beau site sur la petite côte du Sénégal, où le bras d’un fleuve, face à la mer, forme une piscine naturelle. J’y ai fait venir toute l’équipe, et c’est devenu mon « studio » naturel ! Mais le problème, c’est qu’on s’est rendu compte qu’aucun acteur ne savait nager. Et pour les scènes de pleine mer, il y avait un danger bien réel puisqu’on était à l’endroit où le fleuve rencontre la mer.

Bien qu’on soit en mer, on a un sentiment d’étouffement et de claustrophobie…

Dans l’un de mes précédents films, 5X5, où un homme vivait dans la même maison avec ses cinq femmes et ses vingt-cinq enfants, je ne quittais jamais ce décor unique. De la même façon, dans TGV, l’action se situait dans un car du début à la fin. J’aime ces histoires où les personnages se trouvent enfermés dans un même lieu. Toute la force de La Pirogue ne pouvait reposer que sur l’intérieur du bateau afin de marquer l’enfermement. Il fallait montrer à quel point on y étouffe, car c’est très exactement ce qu’on y ressent, surtout quand il fait 35° à l’extérieur, et qu’il fait 10° de plus à l’intérieur ! Même pour les techniciens, l’atmosphère et les conditions étaient très difficiles. Ce sentiment d’étouffement se retrouve sur les visages, dans la promiscuité des lieux et dans les dialogues ou l’absence de dialogue. Car le sentiment d’étouffement est encore renforcé par le silence.

L’un des personnages déclare à un moment : « Je suis un homme africain qui a décidé de rentrer dans l’histoire ». L’allusion est assez piquante…

Il y a des gens qui ont la chance de pouvoir s’exprimer librement au Sénégal, mais lorsque Sarkozy a prononcé cette fameuse phrase, que j’ai trouvée très irrespectueuse, je n’avais pas de droit de réponse. Et si j’avais pris la parole, j’aurais pu finir en prison. En tant que cinéaste, on peut plus facilement se faire entendre, et c’est pourquoi j’ai eu envie de répondre par l’intermédiaire de mon film. D’ailleurs, au Sénégal, je n’étais pas le seul à avoir envie de réagir.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour faire le film ?

J’ai obtenu l’autorisation de tourner seulement deux semaines avant le début du tournage, alors que j’avais déposé ma demande six mois plus tôt. C’est mon 1er assistant qui a alors fait une demande sous son nom, et on la lui a accordée en quinze jours ! Il faut dire qu’au Sénégal, j’ai une certaine notoriété et que lorsque je me permets de dire exactement ce que je pense, cela fait peur aux autorités.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?

J’ai avant tout choisi des « visages » de tonalités différentes. Sachant que le film allait être assez silencieux, j’ai montré Master and Commander à mes interprètes pour qu’ils comprennent la subtilité du jeu des acteurs. Puis, pendant deux mois, j’ai répété avec eux dans la pirogue, en pleine mer, pour préparer le film. Mais au moment du tournage, j’ai changé un certain nombre d’éléments pour les déstabiliser. Je voulais absolument qu’ils se sentent en danger afin qu’on lise la peur sur leur visage. Par moments, ils ne savaient même pas où ils allaient – alors que je savais très précisément ce que je faisais, tout comme ma scripte. Le doute ne concernait pas que les acteurs : il se lisait sur tous les visages, et c’est devenu comme une clé de voûte qui sous-tend l’ensemble du film.

Vous avez tourné en quel support ?

Je suis l’un des premiers Sénégalais à tourner en numérique, même si j’ai été façonné par le 35mm. Mais cela ne change rien à ma manière de faire du cinéma. Je me considère comme cinéaste avant d’être technicien, si bien que la taille de la caméra ou le support sont pour moi secondaires.

Comment avez-vous réagi en voyant le film finalisé ?

Je me suis demandé comment on pouvait vivre dans un climat pareil. C’est la question que se posent les parents qui restent au village. Ils savent bien qu’ils ne peuvent rien faire pour aider leurs enfants, qu’il n’y a pas d’avenir pour les jeunes dans ce pays, et que cela ne sert à rien de les retenir.

J’ai aussi vu pleurer ma femme, comme jamais je ne l’avais vue auparavant. J’avais presque honte de l’avoir autant émue. D’une certaine manière, c’était une souffrance de réaliser ce film, où j’ai mis mon énergie, ma vérité et mes affects, mais c’était aussi une nécessité.