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Laurence Thrush, Los Angeles entre suffocation et stérilité

Dans son deuximème film, Pursuit of Loneliness, Laurence Thrush témoigne de la solitude à Los Angeles en mélangeant réalité et fiction. Son film, quasi-documentaire, repose sur un travail sur l'image et le son. Décryptage d'une éthétique singulière.

Pourquoi vouliez-vous réaliser un film sur ce sujet ?

Je vis à Los Angeles depuis plusieurs années déjà, et j'ai toujours été fasciné par le nombre de personnes qui viennent s'installer dans cette ville sans y avoir de liens familiaux, ni de racines particulières, et par le sentiment d'isolement et de solitude qu'elles éprouvent souvent. Plus je faisais des recherches sur les cas de personnes mourant seules à Los Angeles, sans aucun proche, aucun parent, plus je découvrais une nouvelle facette de cette ville, rarement décrite dans les films ou à la télévision.

Sur quels témoignages vous êtes-vous basé ?

Le film suit le protocole du personnel soignant et des agents de l'administration confrontés à ce problème. J'ai longuement collaboré avec le département des coroners de Los Angeles, en allant sur le terrain avec les officiers de police. J'ai aussi passé beaucoup de temps auprès du bureau du curateur, chargé de gérer les biens des défunts. C'est au contact de ces employés que j'ai pu définir la structure du film.

Pourquoi avoir choisi de mêler réalité et fiction ?

Je voulais que le film renvoie de l'authenticité, que les personnages et les situations soient crédibles. Je voulais que le spectateur se sente immergé dans un véritable hôpital, au cœur de ces conversations privées, et qu'il soit captivé par l'histoire de cette vieille dame. Je ne me suis jamais vraiment posé la question de la distinction entre fiction et documentaire, je voulais juste que le spectateur croie ce qu'il voit et qu'il s'identifie à ce que vit ou a pu vivre le personnage anonyme central.

Pourquoi avoir tourné en noir et blanc ?

Je me suis dit que le cadre de l'hôpital et la plupart des scènes de nuit auraient plus d'impact en noir et blanc. Je voulais que la photographie donne une qualité émotive au film, qu'en plus de refléter la réalité, elle souligne en quelque sorte le caractère dur et austère de ce qui se déroule. A Los Angeles, la lumière est très directe, très aride, et je voulais capturer cette sensation de suffocation, de stérilité, de saison interminable où le temps semble s'être arrêté. Il y a quelque chose d'immuable, d'impassible dans les paysages de cette ville qui contribue à l'histoire.

Pourquoi avez-vous préféré prendre des acteurs non-professionnels pour jouer leurs propres rôles ?

Le choix des acteurs a été un travail de longue haleine, car il s'agissait de trouver à Los Angeles des gens qui ne cherchent pas ou n'aspirent pas à jouer dans un film, mais qui puissent apporter quelque chose à leur personnage en étant eux-mêmes. Je voulais rester fidèle à la réalité en représentant des personnages et des visages qu'on voit rarement à la télévision ou dans les films américains : des gens âgés, malades, en surpoids, d'ethnies diverses, tous témoins d'une réalité tangible, celle de Los Angeles aujourd'hui.

Le travail sur le son est très particulier dans votre film. Pouvez- vous nous en parler ?

Le son, notamment les conversations téléphoniques et les silences, était pour moi essentiel. La première scène que j'ai écrite est celle du vieil homme hospitalisé qui réclame de l'eau la nuit. Ses appels répétés étant ignorés par le personnel soignant, il finit par boire l'eau du vase posé sur sa table de nuit. Les sons ambiants, les conversations à l'hôpital ou au bureau des coroners dans un jargon très technique, tout cela apporte de la texture à l'histoire et fait que les situations prennent vie. Je voulais que le spectateur se retrouve par moments comme face à une langue étrangère, qu'il puisse suffisamment comprendre les propos des employés de l'hôpital et des agents de l'administration pour suivre la narration, sans qu'on doive pour autant édulcorer ou lui expliquer ce qui est dit, le but étant qu'il redouble d'attention pour déceler les informations clés relatives à Cynthia.

Pourquoi avoir choisi la musique de William Basinski ?

Je suis un grand fan de William Basinski depuis des années. Je n'ai testé que sa musique pour le film, je n'envisageais pas autre chose. J'étais ravi quand il a gentiment accepté de travailler avec moi et qu'il a soutenu le film. C'est un véritable artiste, je trouve que sa musique donne une tout autre ampleur au film. Ce ne sont que des morceaux préexistants que monsieur Basinski a bien voulu me laisser utiliser.

Il y a des similitudes entre De l'autre côté de la porte , votre premier film, et Pursuit of Loneliness : le mélange entre fiction et documentaire, le noir et blanc, les acteurs non-professionnels, la distance entre vous et le sujet...

Je n'ai jamais considéré ces films comme similaires. Au contraire, j'ai été séduit par l'histoire de Pursuit of Loneliness car pour moi, on est aux antipodes du film De l'autre côté de la porte, dont l'action s'étend sur deux à trois ans, et dont le défi perpétuel était de maintenir une certaine dramaturgie sur une période aussi longue, mais aussi de convaincre le spectateur que l'enfant a effectivement passé autant de temps enfermé.

Ce qui m'a plu dans Pursuit of Loneliness, c'est cette notion de temps réel s'écoulant sur une soirée et la journée du lendemain. J'étais très motivé par l'idée d'essayer de faire tenir toute une histoire dans ce laps de temps, et de maintenir une certaine tension et une dramaturgie, sans avoir à gérer des transitions temporelles, si indispensables dans De l'autre côté de la porte. Rétrospectivement, quand je regarde les deux films et les thèmes qu'ils abordent, il est évident qu'il y a un parallèle entre Cynthia et Hiroshi, deux personnes déconnectées de la société et de leur famille, souffrant de dépression, et dont la solitude s'inscrit dans la réalité contemporaine et capitaliste des pays développés.