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Le Chat du Rabbin : "La fluidité des Aristochats et la verve de Pépé le Moko"

Joan Sfar et Antoine Delesvaux, tous deux réalisateurs et producteurs du Chat du Rabbin reviennent sur le complexe processus d'adaptation de la B.D., désormais culte, de Joan Sfar. Inspiré autant par le "live" (c'est-à-dire le cinéma traditionnel) que par l'animation (japonaise autant qu'américaine), allant chercher ses voix chez des acteurs d'horizons très différents, Le Chat du rabbin est un film hybride, conte Voltairien (diffusé en salles en 3D), qui avec ses airs de raconter l'Algérie des colonies, "parle [en fait] de la France multiculturelle d’aujourd’hui !".

De la B.D. au film

Joann Sfar : Après neuf ans d’existence de la BD, et à force d’intervenir dans les écoles et les collèges, je me suis aperçu, malgré moi, que Le Chat du rabbin avait une vraie fonction : dédramatiser les histoires entre les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans. Tout le monde croit se connaître mais personne ne va jamais manger chez l’autre. Or, la BD montre notamment qu’une famille arabe et une famille juive, ça se ressemble beaucoup ! Du coup, au moment d’écrire le film, j’étais beaucoup plus conscient d’un « message » à faire passer : on a le droit de respecter les gens sans forcément partager leurs croyances. Le Chat du rabbin ne raconte pas l’Algérie du début du XXème siècle : il parle de la France multiculturelle d’aujourd’hui ! Par ailleurs, il me semble qu’il y a, en ce moment dans notre pays, une vraie préoccupation des gens pour la spiritualité – comme le prouve le succès du film Des hommes et des dieux. Dans Le Chat du rabbin, c’est ce que j’essaye d’aborder, avec la langue qui est la mienne. La religion est un sujet beaucoup trop important pour qu’on le laisse aux seuls croyants !

Le scénario : un chat, des hommes et des dieux

Joann Sfar : Soit on décidait de n’adapter que le premier tome de la BD, ce qui revenait à réaliser la chronique tendre d’une famille juive à Alger. Soit on assumait le fait que cette série ne parle pas spécifiquement des Juifs, mais d’un chat qui fait face à la religiosité et au colonialisme, et l’on exploitait plusieurs volumes de la série. C’est le choix que nous avons fait : traverser toute l’Afrique pour reprendre la route de l’imaginaire colonial et raconter l’universalité de la bêtise humaine. Chaque personnage, quelle que soit sa communauté ou sa religion, fait preuve à sa façon de racisme ou d’étroitesse d’esprit. Chacun en prend pour son grade ! Ce film attaque aussi l’idée qu’on utilise la religion à des fins politiques : c’est volontairement que la figure tutélaire et irréprochable du cheik Sfar est opposée à l’Islam politique né dans les années 30 en Egypte. Avec l’idée de ne jamais condamner un personnage : quand le fondamentaliste meurt à coup d’épées, on a pitié de lui car il est la première victime de sa bêtise !

L'imaginaire colonial en question

Joann Sfar : En tant que dessinateur, je ne peux pas ignorer les caricatures racistes qui ont longtemps traîné sur les Noirs ou les Juifs. Dans la mesure où il existe une longue tradition BD de la caricature de l’Afrique, il me paraît logique que notre film africain caricature à son tour la bande dessinée : cela a du sens ! Ce qui explique la parodie de Tintin, mais aussi la scène où l’on voit un type expliquer au peintre russe la façon dont il faut soi-disant dessiner un Noir. Or, la meilleure façon d’éviter la caricature, c’est d’observer l’autre, et c’est exactement ce que nous avons fait pour le film : dessiner d’après nature. C’est la même idée avec le rabbin Sfar qui préfère regarder son manuel Citroën plutôt que les gens qu’il a en face de lui. C’est pourtant à partir du moment où l’on observe l’autre que l’on devient un peu moins bête !

Quelle équipe ?

Joann Sfar : Comme j’avais du mal à imaginer que d’autres que moi s’approprient « mon chat », Antoine a eu l’idée d’embaucher une partie de mes potes dessinateurs. C’est Christophe Blain le premier qui m’a convaincu que je pouvais « prêter » ce chat.

Antoine Delesvaux : Nous avons travaillé avec des gens issus à la fois de la BD, de la 2D et de la 3D. Jusqu’à 60 animateurs ont été réunis pour collaborer sur le film : ils venaient aussi bien de Lucky Luke que de Persépolis ou de L’Illusionniste. Certains avaient travaillé dans les anciens studios Disney de Montreuil, d’autres, tout jeunes, sortaient de l’école, d’autres encore étaient des « vieux routiers » de l’animation ». De 18 à 70 ans, le panel était riche !

Joann Sfar : J’avais un rapport très inquiet à l’animation. Les équipes du live ne font pas le même métier que moi, alors que l’animation est beaucoup plus proche de mon propre travail. Chaque animateur est un artiste. Du coup, j’avais besoin d’un unique interlocuteur : Antoine.

La réalisation du film : quelle méthode ?

Joann Sfar : Je voulais emmener mon dessin vers le cinéma, et donc, trouver des réponses cinématographiques à ce que j’avais fait en BD. Je me suis d’ailleurs vite rendu compte que mes références venaient autant de l’animation (depuis les dessins animés des studios Fleischer jusqu’au Roi Lion de Disney en passant par Le Prince d’Egypte de Dreamwoks) que du cinéma live (notamment Pépé le Moko, 100 000 dollars au soleil ou Indiana Jones).

Antoine Delesvaux : Joann souhaitait une animation qui ait la fluidité des Aristochats et la justesse de sentiments d’un film live. Les méthodes que nous avons utilisées ont toutes été la traduction directe de cette envie. A commencer par la décision de travailler avec de vrais comédiens pour apporter réalisme et rythme aux personnages.

Joann Sfar : La plupart du temps, les dessins animés font évoluer les femmes comme la fiancée de Roger Rabbit ! Moi, je voulais que Zlabya marche normalement, j’ai donc demandé à Hafsia Herzi de bouger sous les yeux des animateurs et je leur ai interdit de céder à la tentation Tex Avery ! Dans le même esprit, nous avons envoyé notre ingénieur du son au Maroc pour donner de la matière au film, et faire en sorte que tout sonne encore plus vrai que dans un film live.

Antoine Delesvaux : T, a également remis beaucoup de choses en question puisque Joann a décidé de faire travailler toute l’équipe technique de ce film sur Le Chat du rabbin. Il a provoqué la rencontre improbable du live et de l’animation, deux univers aux processus de fabrication très différents ! Cela a apporté une énergie incroyable au film, notamment en termes de montage, en nous évitant d’aller sur une pente trop classique.

Joann Sfar : C’était une organisation totalement inédite. La monteuse disait : « il nous faudrait tel plan » et il était aussitôt fabriqué ! Nous avons vraiment bousculé la linéarité des dessins animés traditionnels pour faire du Chat du rabbin un film qui s’adresse à tous !

La 3D : un film "en relief à l'encre de Chine"

Joann Sfar : Le Chat du rabbin est issu de la combinaison entre la technologie la plus clinquante – le relief – et la méthode la plus classique pour créer un décor – le dessin à la plume et à l’encre de chine. Cela a bien sûr posé de nombreuses questions, en particulier en termes d’éclairage et de couleurs, d’autant qu’à l’étalonnage relief, nous avons découvert que les lunettes 3D coloriaient l’image en vert. Nous avons donc décidé de sortir de l’espace colorimétrique du 35mm, et nous avons fait, en digital, tout ce qui est interdit sur une pellicule de cinéma : pousser les couleurs au maximum. Si on enlève les lunettes pendant la projection, on bronze !

Antoine Delesvaux : Nous ne voulions surtout pas perdre la chaleur du film au travers d’un outil qui rend les couleurs beaucoup plus froides. Comme nos personnages n’évoluent pas dans le bleu d’Avatar , mais dans des teintes très méditerranéennes, il a fallu compenser. Ce qui donne un film en relief chaleureux !

Joann Sfar : J’irais presque jusqu’à dire que nous avons réalisé le premier film relief en couleurs ! En tout cas, c’est tout sauf une 3D « après coup ». Du jour où nous avons décidé que le film sortirait en 3D, nous avons refait une grande partie des 1200 plans du film! En créant des volumes, nous avons été obligés de changer des animations ou de créer de nouveaux espaces de dessin. J’ai aussi utilisé la 3D comme un élément de mise en scène, par exemple pour être au plus près des personnages dans les moments d’intimité. Avec la 3D, on peut aussi tomber amoureux d’un personnage !

Antoine Delesvaux : La vraie question était : « qu’est-ce que la 3D peut apporter, artistiquement, au film ? » A partir du moment où l’on peut se balader dans la maison du rabbin, entièrement recréée, on obtient une immersion phénoménale !

Joann Sfar : C’est un quatrième moment d’écriture dans un film : après le scénario, le tournage et le montage, il faut maintenant ajouter la mise en relief…

Antoine Delesvaux : … qui a des conséquences sur l’ensemble du film, notamment en termes de son, car les lunettes 3D, paradoxalement, libèrent les oreilles et rendent d’autant plus attentifs à la musique.

Les voix : un mélange d'univers

Joann Sfar : Il est difficile d’imaginer la voix des personnages que l’on crée. Je me suis donc tout simplement rapproché de comédiens que j’aimais. J’ai beaucoup apprécié l’idée de faire jouer ensemble des gens aussi différents que François Morel, qui vient de l’impro et Maurice Bénichou, issu du théâtre classique, associés au naturel d’Hafsia Herzi. C’est la magie du dessin animé de pouvoir se faire rencontrer des styles de comédie aussi variés. Aujourd’hui, je ne peux plus imaginer mon chat parler autrement qu’avec la voix de François Morel, qui a si bien joué l’ambiguïté de ce chat obsédé ! Quant à Maurice Bénichou, il a beau être né en Algérie, il n’a jamais eu l’accent pied noir : il a beaucoup travaillé ce parler algérois. D’autres voix ont été plus difficiles à trouver : pour le Prince du désert, je ne voulais surtout pas jouer la brutalité, au contraire, il me fallait une voix qui évoque la haute civilisation et la douceur… d’où le choix de Mathieu Amalric. Quant aux géants de la fin, j’avais d’abord envisagé de les faire parler en véritable araméen. J’avais donc réuni des comédiens africains et un professeur d’araméen, mais cela n’a pas du tout fonctionné : nous avons finalement inventé une langue !

Antoine Delesvaux : La vraie leçon du film, c’est que plus les voix sont travaillées, meilleure est l’animation !

La musique : un "battle" de cultures

Joann Sfar : La musique était primordiale dans la construction du film puisque nous avons animé les personnages sur les compositions d’Olivier Daviaud. Son travail s’est révélé très différent de celui effectué sur Gainsbourg (vie héroïque) – qui impliquait un enregistrement de plus de six mois. Cette fois, au contraire, nous avons réuni en studio, pendant un laps de temps très court, le Amsterdam Klezmer Band (une version klezmer des Pogues !) avec Enrico Macias et ses musiciens, qui viennent tous d’Algérie. Pendant une dizaine de jours, ils se sont livrés à une série de duels musicaux (un banjo klezmer et un banjo d’Algérie se sont par exemple retrouvés face à face). Chacun parlait donc avec sa propre voix - Enrico avec sa guitare andalouse teintée de sonorités tziganes puisqu’il jouait du Django Reinhardt à Constantine.

Antoine Delesvaux : L’idée était d’enregistrer un album avec différents thèmes qui composaient autant de morceaux, Olivier Daviaud jouant un rôle de catalyseur entre ces différentes cultures.

Conclusion : aime ton prochain comme toi-même ?

Joann Sfar : C’est aussi bête que cela ! J’ai toujours eu cette envie très enfantine que les gens soient copains. Et Le Chat du rabbin est avant tout un dessin animé amoureux …