Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Lionel Baier, est-ce vanité de célébrer la vie ?

VIDEO | 2016, 26' | L'auteur des Grandes ondes explore en un huis-clos surprenant, tout en artifices et jeux romanesques, le désir de mort, mais confronté aux forces vives qui l'entoure. Pas de deux au burlesque tragique ou tristement drôle ? Le cinéaste suisse raconte son goût d'explorer le cinéma sous des angles sans cesse différents, dans une expérience du temps qui rendrait peut-être plus intense notre existence éphémère.

La Vanité s'inspire d'un fait réel ?
 
Il y a quelques années, un étudiant de l’école de cinéma dans laquelle j’enseigne à Lausanne m’a raconté une histoire étonnante. Ce garçon étranger se prostituait dans un motel en périphérie de la ville afin de subvenir à ses besoins. Une nuit, il s’est retrouvé pris à parti par les occupants de la chambre adjacente à la sienne afin d’assister à un suicide assisté. A la suite de plusieurs rebondissements, l’euthanasie n’eut pas lieu. Ce qui frappait mon étudiant, c’est l’acharnement avec lequel les Suisses cherchaient à encadrer leur mort alors que dans son pays, on se battait pour survivre.
Pour moi, il me semblait logique que la génération des baby boomers qui ont vécu la plus belle partie du XXe siècle, celle qui a vu l’arrivée de la pilule, la libération des sexualités, une croissance économique que l’on imaginait infinie, bref le luxe du choix, se pose la question de la mort de façon presque ergonomique. J’ai écrit quelques lignes, que j’ai soumises à Julien Bouissoux, le coscénariste et nous avons commencé à enrober cette anecdote dans de la fiction.
 
On retrouve Patrick Lapp avec lequel vous avez déjà travaillé dans Les Grandes ondes, mais qui n’a pas une importante carrière au cinéma face à Carmen Maura qui, elle, est déjà une figure emblématique du 7e art
 
La capacité à être bon devant une caméra ne s’acquiert pas avec le temps. A la limite, vous finissez par avoir des trucs, plus ou moins performants. Dès les premières images de Pepi Luci Bom de Pedro Almodóvar, on voit immédiatement que Carmen Maura est une très grande actrice. Il en va de même pour Patrick Lapp. Il aurait pu faire 200 films de plus, cela aurait juste confirmé l’adéquation entre ce qu’il est et ce qu’il donne à voir. Lorsque nous avons fait une première lecture du scénario avec Ivan Georgiev, qui joue Tréplev, Carmen m’a dit : je crois que notre trio va marcher, car on ne ressemble pas à des acteurs. Je comprends ce qu’elle veut dire. Personne ne fera semblant d’être quelqu’un d’autre. Comme Patrick Lapp et Carmen Maura sont de grands séducteurs...et de grands menteurs, je n’ai pas eu à les diriger, mais juste à les accompagner.
 
Pourquoi le film a été tourné intégralement en studio ?

D’abord par goût de l’artifice. Plus on essaie d’être concret et réaliste en studio, plus on produit de l’étrangeté. Il était important pour moi que La Vanité ne soit pas un drame, un film tire larme sur l’euthanasie. Je voulais que la mort ne soit qu’un prétexte à parler de la circulation du désir dans la vie de trois personnages.

C’est ce qui me fascine chez Tchekhov : refuser la tragédie afin de laisser le choix au personnage d’être tragique ou pas. Le nom de Tréplev et la citation finale du film sont d’ailleurs empruntés à La Mouette . J’aime le studio, parce que c’est un lieu dévolu à un seul usage, celui de la représentation. Comme l’est une scène de théâtre. Il faut donc amener la vie à cet endroit et la traiter avec égard. Étonnamment plus que lorsqu’on tourne en décors naturels. C’est comme faire un pas de côté pour mieux appréhender la situation.
 
Le film donne une drôle d’image des associations d’aide au suicide.

Mais Electio, l’association dépeinte dans le film, est complètement fictive. Nous avons rencontré des vraies « accompagnatrices » et des médecins pour connaître les procédures réelles menant à l’euthanasie. Ensuite, Julien Bouissoux et moi nous sommes sentis très libres de ne retenir que ce qui nous arrangeait. Les accompagnatrices, car ce sont presque exclusivement des femmes, font un travail formidable et ont été très sincères sur la part d’altruisme, mais aussi les motivations très personnelles qui les menaient à devenir bénévoles.

De quoi est fait le quotidien de ces femmes ? C’est surtout cela qui a retenu mon attention : tout ce qui précède l’acte final. Parce que dans ce genre de moment, la vie semble s’épaissir, devenir de plus en plus intense et riche. Comme si elle cherchait à se faire regretter. Il n’a pas de plus belle occasion de filmer la sensibilité humaine qu’au seuil de la mort.