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Lionel Baier : "J’avais envie de cette énergie des comédies de Lubitsch ou de Hawks"

VIDEO | 2016, 23' | Après Comme Des Voleurs (À L’Est), le cinéaste suisse poursuit son voyage autour de l'Europe avec Les Grandes Ondes (À L’Ouest). Sa comédie suit un duo de journalistes précipités dans le Portugal de la Révolution des Oeillets en 1974. Il raconte son envie d'un cinéma où primeraient dans une même énergie la lutte et la liberté.

Comment est né Les Grandes Ondes (À L’Ouest) ?

En 2009, j’ai été invité par la radio suisse à participer à une série d’émissions commémorant les vingt ans de la chute du mur de Berlin. Je me suis retrouvé en République Tchèque accompagné de deux journalistes et d’un technicien. J’ai observé de quoi était fait leur quotidien, leurs soirées dans des hôtels de province, les rapports avec leur hiérarchie. J’ai commencé à prendre des notes, amusé par la petite troupe de Suisses que nous formions perdue dans la grande Histoire de l’Europe. Par la suite, des éléments liés à la réalité de la Révolution des Œillets et de sa couverture médiatique en Suisse sont venus nourrir le scénario des Grandes Ondes (À L’Ouest).

Vous voulez dire que le film s’inspire d’une histoire vraie ?

Tout est vrai. Sauf ce que Julien Bouissoux, le scénariste, et moi avons inventé. Comme toute comédie, Les Grandes Ondes (À L’Ouest) se dérobe au réel chaque fois que celui-ci se prend au sérieux. Nous avons cherché à être au plus près du sentiment de liberté et d’espoir qui régnait dans les années 60, 70. C’était très présent dans les comédies françaises ou italiennes de cette époque. les héros pratiquaient allégrement la désobéissance civile, se moquaient de la hiérarchie.

J’aime aussi la force d’invention de ce cinéma populaire, qui osait tout pour arriver à ses fins. On parodiait la publicité ou la télévision, on dansait. C’était aussi une façon d’exorciser la peur liée à tous les changements qui secouaient la société en ce temps-là. Les Grandes Ondes (À L’Ouest) essaie d’être aussi vrai que l’étaient ces films. Aussi politiquement irrévérencieux.

Pourtant la réalité de 1974 n’a pas grand chose à voir avec celle d’aujourd’hui.

C’est vrai. Et c’est pour cela que cette époque pas si lointaine m’intéresse. Je suis atterré par ce qui se passe en Europe sous nos yeux. Cela m’empêche littéralement de dormir. La crise économique, qui est devenue une crise politique semble légitimer un discours incroyablement réactionnaire et nationaliste. L’Europe n’est plus la solution, mais le problème à tout. Plus d’un demi-siècle de paix et d’entraide sur le continent semblent être la norme alors qu’il s’agit d’une exception dans notre histoire. Une prospérité qu’il a fallu construire à force de compromis et de politique commune.

Cela se conjugue avec une remise en cause d’acquis venus des années 68 : la libération des femmes, la fin du colonialisme, la libre circulation des personnes. Il est plus que jamais important aujourd’hui de se souvenir d’où on vient et ce qu’on a gagné en route. Pour ne pas voir notre nostalgie se teinter de brun... Quand la situation devient vraiment critique, il est temps de faire une comédie.

Parlez-nous des acteurs.

J’ai écrit le film en pensant à Valérie Donzelli pour le rôle de Julie. Je l’ai rencontrée alors qu’elle tournait La Reine Des Pommes et moi Un Autre Homme. Nous travaillions avec la même monteuse, Pauline Gaillard. J’ai trouvé formidable que cette actrice invente un film qui soit synchrone avec son jeu, alors que la façon de jouer au cinéma est devenue plus normative aujourd’hui que par le passé. Valérie Donzelli est une actrice française. Comme le sont Françoise Dorléac, Bulle Ogier, Bernadette Lafont, Marie-France Pisier, Marlène Jobert ou Fanny Ardant. Physiques, sexy, drôles et intelligentes. Valérie a une force d’invention et un sens du cinéma inné.

Michel Vuillermoz, je l’ai souvent croisé au cinéma et vu sur scène. A la manière d’un acteur anglo-saxon, ces deux expériences de jeu le nourrissent à parts égales. Il a la précision et la rigueur du théâtre conjuguées au sens du cadre et du hors champ. Grâce à lui, Cauvin arrive à être à la fois goujat et bouleversant. Et ceci dans le même plan. Michel, c’est quelqu’un qui vous fait partager son expérience, qui vous accompagne. J’ai beaucoup appris à son contact.

Patrick Lapp est une célébrité en Suisse. Outre sa carrière de comédien au théâtre, il a co-animé sur la première chaîne nationale une émission de radio complètement décalée autour de la musique lyrique. J’en étais un fidèle auditeur. le rôle de Bob ne lui était pas destiné en premier lieu. Il en a fait un technicien seigneurial. Patrick Lapp a une élégance qui me rappelle celle des personnages de domestique dans les films de Lubitsch, comme Wyndham Standing dans Design For Living.

Il n’y a rien de plus casse-gueule que les personnages poétiques au cinéma. Le choix de l’acteur qui interpréterait Pelé était donc essentiel. Francisco Belard est un jeune comédien encore au conservatoire d’art dramatique au Portugal. Ce garçon sait tout faire, parle toutes les langues. C’est sa grand-mère qui lui a appris le français en lui montrant des films de Jacques Tati ! Il a donné au personnage de Pelé un côté Pierrot lunaire, tout en jouant un air canaille que j’adore.

Quant à Jean-Stéphane Bron, c’est la première fois qu’il interprète un rôle aussi important dans un film. Il avait déjà fait quelques apparitions dans Garçon Stupide et dans Un Autre Homme. Je savais que l’humour décalé dont il fait preuve dans la vie se laissait bien filmer.

Et il y a un cinquième acteur principal qui est Georges Gershwin.

C’est très juste. Pour chaque film, je cherche un compositeur spécifique et j’écris autour de ses œuvres. Comme ce fut le cas avec Rachmaninov pour Garçon Stupide, ou Szymanowski pour Un Autre Homme. Cela me permet de trouver la tonalité du film.

Gershwin est intervenu à un moment de l’écriture où nous peinions à définir le ton de la comédie. Nous ne trouvions pas sa mélodie humoristique. Gershwin est le roi des actions en cascade. Il y a toujours un motif principal souvent dramatique en prise avec l’air du temps, qui se fait escorter par des mouvements plus libres et légers d’apparence anodine. Ces mouvements satellitaires perpétuels roulent sur eux-mêmes avec une élégance incroyable. Comme si la musique s’entraînait toute seule.

J’avais envie de cette énergie, très proche de celle des comédies de Lubitsch ou de Hawks où les situations comiques semblent découler d’une évidence universelle, alors que tout est artificiel. Et comme j’avais travaillé sur du Ravel pour Comme Des Voleurs (À L’Est), j’étais ravi de pouvoir compter sur son cousin américain pour Les Grandes Ondes (À L’Ouest).

Pourquoi le titre du film se complète avec un «À L’Ouest» entre parenthèse ?

Les Grandes Ondes (À L’Ouest) fait partie d’une tétralogie autour des quatre points cardinaux en Europe. le projet, c’est de tracer une sorte de cartographie affective des Européens entre eux. Qu’est-ce qui nous unit les uns aux autres au-delà des institutions. Il y aura donc, je l’espère un (au nord) en Ecosse et un (au sud) en Italie. La situation politique décidera s’il s’agira de comédies, de drames ou de documentaires.