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Lorenzo Vigas : "Mon film est vraiment une histoire d'amour"

VIDEO | 2016, 11' | Les Amants de Caracas raconte la relation ambiguë d'un quinquagénaire aisé et d'un garçon des rues. Lorenzo Vigas, dont c'est le premier long-métrage, revient ici sur son personnage principal, (interprété par Alfredo Castro, acteur fidèle de Pablo Larraín), fantôme dans la ville dont il est difficile de déterminer s'il est un manipulateur ou un handicapé social. Les Amants de Caracas a reçu le Lion d'or à Venise en 2015.

De là-bas

Armando ne parvient pas à communiquer et à échanger pleinement avec les personnes qui l'entourent. D'une certaine manière, il vit de façon autarcique à Caracas. Le titre original, Desde Allá, peut être littéralement traduit par « De là-bas » : il fait référence à la distance qui sépare Armando de ce qu'il désire et à ces garçons qu'il attire chez lui, mais qu'il refuse toujours de toucher.

Le titre fait aussi référence à la distance qui sépare Armando de son obsession, incarnée par un vieil homme d'affaires. L'idée de faire un film au sujet d'un homme qui éprouve tant de difficultés à communiquer avec son entourage m'a immédiatement séduit.

 

Le père absent

Depuis mon court-métrage Les Éléphants n'oublient jamais (Los Elefantes Nunca Olvidan), j'ai toujours travaillé sur le thème de la relation au père. Les Éléphants n'oublient jamais était centré sur le désir de vengeance d'un frère et une soeur contre leur père abusif. Les Amants de Caracas explore le même sujet, mais sous différents angles : les liens qui unissent Armando et Elder, qui ont en commun de souffrir de l'absence de figure parentale, se resserrent progressivement, et on découvre également la relation compliquée qui unit Armando à un père absent. Toutes ces perspectives s'associent pour construire la psychologie des personnages du film.

 

Du rêve à la réalité

Armando est rapidement fasciné par le personnage d'Elder, mais leur première rencontre est dramatique : Elder frappe violemment Armando. Peut-être parce qu'il refuse d'être touché par qui que ce soit, Armando est bouleversé par ce premier contact. A partir de cet instant un rêve prend forme : Armando se pense soudainement capable d'établir une véritable relation avec une autre personne. Mais est-ce que ce rêve peut véritablement devenir réalité ? Elder est un jeune homme à l'énergie aussi puissante qu'incontrôlable. Ils viennent tous deux de mondes très différents, et Elder est confronté pour la première fois de sa vie à l'attention et à la stabilité financière qu'offre Armando, qui s'occupe de lui, le soigne et le nourrit. Cette nouvelle vie, offerte par Armando, révèle chez Elder des émotions qu'il n'avait jamais ressenties auparavant.

 

Ce que tous les êtres ont en commun

La crise sociale et économique a provoqué de nombreux bouleversements au Venezuela. Nous avons l'inflation la plus importante au monde, et l'écart de salaire entre les riches et les pauvres est incommensurable. Elder est attiré par le monde confortable d'Armando, mais tandis que l'histoire se développe, cet attrait pour l'argent se transforme en relation affective. Les Amants de Caracas se déroule dans le Venezuela d'aujourd'hui, marqué par la lutte des classes, mais cette même histoire pourrait se dérouler dans n'importe quel autre pays. C'est ce besoin absolu d'affection qui lie les deux personnages – un besoin que tous les êtres ont en commun.

 

Besoins émotionnels

Nous vivons dans une société très machiste. De prime abord, Elder semble être un jeune homme très sûr de lui, mais ses certitudes sont ébranlées lorsqu'il assiste au geste désespéré d'Armando, qui se poignarde lui-même. Ce geste le pousse à reconsidérer sa propre identité, et le jeune homme fort et fougueux se transforme soudain en un être en plein questionnement. Bien que Les Amants de Caracas soit centré sur la relation qui unit Armando et Elder, le film repose avant tout sur une histoire universelle, qui va au-delà des problématiques sociales ou sentimentales que rencontrent les personnages. Si une femme âgée avait offert à Elder tout ce qu'Armando lui procure affectivement, il serait probablement tombé amoureux d'elle : la relation dépeinte dans Les Amants de Caracas est plus sentimentale que physique. Cela étant, l'homosexualité constitue une part essentielle du film et des personnages. Beaucoup de cultures sud-américaines restent très fermées à l'homosexualité, et l'homophobie est encore très répandue dans toutes les classes sociales. Elder, à travers le personnage d'Armando, constate d'ailleurs à quel point l'homophobie peut être destructrice.

 

Problèmes paternels

La relation d'Armando et d'Elder présente des similitudes avec celle d'un père et son fils : on y retrouve de l'affection, mais aussi un souci de discipline, d'éducation et de contrôle de l'autre. Elder confie à Armando ses plus profondes blessures, notamment celles qui concernent son père, mais Armando, de son côté, reste beaucoup plus secret. Au cours du film, il se retrouve confronté à un passé qui le hante. Il ne parvient pas à oublier un moment spécifique de son enfance, en lien avec son père. Un traumatisme qui le ronge, et qui a un impact considérable sur sa sexualité. Ce père le tourmente, mais l'obsède également, puisque symboliquement, Armando en est complètement dépendant : comment peut-il se libérer de son emprise ?

 

Les Rues de Caracas

Il était important filmer Caracas dans toute sa complexité sociale. Les Amants de Caracas montre toutes les strates de la société vénézuélienne, des quartiers pauvres de Caricuao aux quartiers riches. Et entre les deux, « La Candelaria », le quartier dans lequel Armando habite. C'est un quartier de classe moyenne qui a été transformé en zone d'habitations à loyers modérés. A cause de la crise économique lourde que le pays a traversé, Caracas et toutes les infrastructures vénézuéliennes ont subies de nombreuses transformations.

 

Tel un fantôme

Au début du tournage, nous avons pris une décision importante : filmer la rue le plus naturellement possible, sans la mettre en scène. Je voulais que la vie qui emplit les rues de Caracas se ressente dans le film. On y trouve une énergie que nous n'aurions jamais pu mettre en scène autrement. Je voulais tirer avantage de ce bouillonnement et filmer Armando comme un fantôme, presque invisible, comme noyé parmi les habitants de la ville. S'il est physiquement présent dans les rues, ses émotions, elles, sont prisonnières de son passé. La difficulté principale du tournage était de réussir à montrer l'effacement du personnage d'Armando sans que son interprète, Alfredo Castro, qui est chilien, ne passe pour un étranger, ou semble détonner dans les décors urbains de Caracas. Il a beaucoup observé les habitants de la ville marchant dans la rue afin de pouvoir se fondre plus facilement dans la masse, et pour renforcer les apparitions spectrales d'Armando, nous avons filmé les scènes avec une mise au point imprécise et une profondeur de champs changeante, pour le faire apparaître et disparaître en fonction de ce qui l'entoure.

 

Lorenzo Vigas