Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Lyes Salem : "Je suis politiquement en colère et inquiet"

Dans quel état la France a-t-elle laissé l'Algérie, si elle en est un jour partie ? Inspiré par son propre roman familial, nourri par les films de gangsters, Lyes Salem revient dans L'Oranais sur l'Algérie d'après l'indépendance, des années fastes à la corruption qui monte. Il dialogue ici avec Baya Kasmi, scénariste (Le Nom des gens) et réalisatrice (J'aurais pu être une pute), intervenue dans l'écriture de L'Oranais.

Un titre L’Oranais, une ville Oran...

Dans toutes les guerres où une armée régulière se confronte à une résistance entrée en clandestinité, ses membres adoptent un nom d’emprunt ; L’Oranais c’est le nom de guerre du personnage principal, Djaffar, celui par qui l’histoire se raconte.

L’Oranais c’est également l’histoire d’un homme dont la ville natale est Oran. Une ville où l’identité est multiple, cosmopolite. Tout au long de l’histoire, des hommes d’origines diverses ; Maltais, Grecs, Italiens, Arabes, Berbères, Français, Juifs et Espagnols ont vécu ensemble à Oran. On peut passer du quartier arabe « sidi el Houari » au quartier juif « derb el Lihoud » en traversant une rue. Dans le centre-ville, c’est davantage l’architecture Art Déco du début du XXe siècle qui rappelle la présence française. Si aujourd’hui le quartier espagnol n’existe plus, la trompette et la guitare sont les instruments incontournables d’une musique très présente dans la personnalité festive de la ville qui est aussi une des dimensions du film... La chapelle de Santa Cruz, sa Vierge Marie qui domine la baie d’Oran, illustrent parfaitement le paradoxe de cette ville, habitée en grande majorité par une population musulmane ! L’Oranais c’est tout ça en même temps.

Réalisateur, acteur et une double culture.

J’appartiens à deux cultures, je les connais et les aime profondément. Si je réalise c’est parce que je suis politiquement en colère et inquiet.

Si comme acteur ma démarche est artistique, comme réalisateur elle est totalement politique. Je crois devoir témoigner de cette dualité que je porte en moi.

Enfant, un jour à Alger où je vivais à ce moment-là, j’ai demandé à mes parents quel camp il faudrait que je choisisse si un jour l’Algérie et la France se faisaient à nouveau la guerre. Il y a eu un léger temps de surprise de leur part. Puis ma mère, française, a tourné la tête vers mon père, algérien, pour sans doute qu’ils accordent leur réponse, mais mon père qui devait être assez contrarié a continué à regarder droit devant lui. Ils ont fini par me répondre que la guerre entre les deux pays était finie et qu’elle ne reprendrait plus jamais. Que s’ils s’aimaient c’est qu’il ne pouvait plus y avoir de guerre entre les deux pays. Je n’avais donc aucune inquiétude à avoir. Depuis mes parents ont divorcé et si la guerre n’a pas repris, elle n’est pas pour autant digérée. Alors qu’on est dans les années 60 et c’est la seule liberté anachronique que je me suis permise avec l’histoire, un des personnages dit ceci : « La Méditerranée est bien peu de chose entre les peuples français et algérien, et ce qui nous lie est bien plus important que ce qui peut nous séparer. Plus vite nous discuterons, mieux cela vaudra. » Cette citation est de Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères en 1975, en réponse à un journaliste français qui lui demandait quelles devaient être selon lui les relations entre l’Algérie et la France. C’était il y a 40 ans.

L’histoire, des années 1950 aux années 1980.

L’histoire commence à un moment dans les années 1950 où deux jeunes hommes, Djaffar et Hamid, entrent en guerre. Hamid est déjà investi d’une mission, il est engagé et prend déjà part à la lutte. Djaffar, quant à lui, est plus naïf et n’a pas la velléité de prendre les armes. C’est le point de départ de l’histoire. Il me semblait important que les résistants soient présentés comme des hommes et des femmes ordinaires. Ils n’ont rien « d’exceptionnel » au départ, mais le refus d’accepter une situation qui leur est insupportable, les font devenir « exceptionnels ». Djaffar ne choisit pas de rejoindre le combat, c’est un concours de circonstances qui l’y pousse. Une guerre, c’est certainement fait de courage et de détermination, mais il arrive que le hasard et les accidents malheureux s’en mêlent. Cela n’enlève rien à la valeur du combat mené.

Puis viennent les années 60 et la victoire.

Ça a dû être une période assez incroyable. Les Français sont déjà installés en Algérie depuis des lustres, avec femmes, enfants, grands-pères et arrière-grand-mères. La France est la 5e puissance militaire mondiale, son armée organisée était entraînée et pourtant...

C’est Feodor Kouliguine, un des personnages qui le dit : « Vous avez quand même fini par les virer » ! Il le dit de manière un peu triviale et réductrice d’un point de vue historique, mais c’est sans doute comme ça que l’évènement a été vécu ! Un pays appartenant à la grande histoire de la colonisation que le XIXe siècle européen avait portée, réussit après un siècle et demi à se libérer par les armes !

Les années 60, c’est la fête, l’enthousiasme, la découverte de la liberté, tout devient possible ! Djaffar rêve d’une fusée et de télévisions construites par des usines algériennes ... J’ai lu quelque part la réponse d’une vieille dame à son petit-fils quand il lui a demandé ce qu’elle et sa famille avaient fait pendant les trois mois qui avaient suivi l’indépendance : « On a dansé ! » aurait-elle répondu.

À cette époque, Djaffar et Hamid investissent également ce que les Français ont laissé derrière eux : les maisons, les fameux « biens vacants ». Lorsque Djaffar rentre de la guerre, il habite un village de pêcheurs, il est menuisier, ses biens sont plutôt modestes. Les années 60 et la victoire lui ont offert une ascension sociale fulgurante. Et puis il y a aussi cette machine colossale qui s’appelait « l’Algérie française » et qu’il faut maintenant faire fonctionner. La France avait tout construit en Algérie, elle part en laissant un pays en marche, mais elle n’a jamais intégré d’Algériens dans l’appareil. À l’indépendance, ceux qui savaient faire fonctionner la machine n’étaient pas nombreux. C’est l’allégorie que propose la séquence dans l’usine devant le boîtier électrique ! L’autre aspect des années 60, c’est la manière dont le parti installe petit à petit sa propagande et surtout comment il réécrit l’Histoire, son Histoire officielle.

Les années 70, ce sont les années fastes.

Les personnages sont tous très bien installés, pourtant des signes de faiblesse commencent à apparaître ! Le personnage de Bachir se pose des questions, il doute de l’histoire qu’on lui a racontée. Il ne sait pas quoi faire de son corps, de sa peau blanche et de ses yeux bleus.

Enfin la corruption prend place, dans un premier temps pour aider Feodor, un ami, qui lui-même a précédemment aidé. Les amitiés se délitent parce que les chemins empruntés par chacun divergent. Le groupe si fortement consolidé, explose.

Et les années 80, qui laissent entrevoir un constat d’échec.

Pas forcément de la révolution en elle-même ou de l’indépendance du pays, mais de ce qu’ils en ont fait. C’est la désillusion. La solitude pour Djaffar, la paranoïa et la maladie pour Hamid, la rage quasi-suicidaire pour Bachir, la résignation pour Saïd, le repli sur soi pour Halima, entrée en religion.

La fin des années 80, c’est la fin de la première époque de l’Algérie post-indépendante. C’est pourquoi le film se termine là. C’est aussi la fin d’une époque dans le monde entier. Si en 1988, en Algérie, un soulèvement populaire change la donne et bouleverse l’échiquier politique, en France, aux élections présidentielles de 1988, c’est la première percée du Front National et moins d’un an plus tard c’est la chute du mur de Berlin qui laisse les États-Unis comme seuls maîtres du monde... Et il va falloir qu’ils se trouvent un nouvel ennemi...

Le personnage de Djaffar.

Djaffar a deux problèmes, Yasmin, la femme qu’il a perdue et sans qui il n’arrive plus à vivre et Bachir, à qui il subtilise une partie de sa mémoire. Bachir ne sait pas que sa mère a été violée, que son père biologique est un Français, qu’il est le petit-fils du premier homme que Djaffar a tué.

Djaffar s’est battu pour se débarrasser du colonisateur, mais le soir même de son engagement, le colonisateur scelle leur destin à jamais. La France reste et s’installe chez lui. Elle est sur un visage, celui d’un enfant, l’avenir de ce pays libéré. L’ironie du sort est insoutenable pour Djaffar. La problématique de Djaffar est indissociable de celle de Bachir. Pour parler de l’un, on a besoin d’évoquer l’autre. C’est comme la France et l’Algérie qui ont vécu ensemble dans des conditions qui les ont poussés à une séparation violente, mais cette séparation reste impossible parce que les destins humains sont trop imbriqués et l’Histoire contemporaine de l’un renvoie forcément à l’autre. En Algérie, la présence française est omniprésente dans la ville par l’architecture, tandis qu’en France, la structure politique de la 5e République a été pensée par De Gaulle pour régler la question algérienne.

La pantomime.

Le personnage de Djaffar subit la guerre dans laquelle il entre malgré lui, il subit également la mort de sa femme. Lors de la séquence de la pantomime, il assiste sans rien dire à la réinterprétation de l’histoire, de sa propre histoire. Il pourrait se lever et crier « C’est faux ! », mais face au Parti qui l’encercle, trop intimidant pour lui, il se tait parce que lui-même réécrit l’histoire en niant délibérément la mémoire de Bachir. Cette séquence de la pantomime a pour vocation de rendre le spectateur complice du mutisme de Djaffar. Elle peut rappeler la scène des comédiens dans Hamlet où le prince fait jouer devant le Roi et la Reine la mort de son père dans le but d’observer leur réaction et de s’assurer que le spectre lui a bien dit la vérité. Cette séquence est conçue dans un espace nu, avec en fond de scène un mur décrépit, comme l’espace vide chez Peter Brook, espace où tout devient possible. Peter Brook et sa notion d’« espace vide » ont influencé et cadré ma vie théâtrale. La pantomime et le jeu outré des acteurs est moins une parodie qu’une volonté d’être juste à l’égard de l’époque et de l’« art socialiste » de ces années- là, omniprésent en Algérie. Je me souviens des grands tableaux de partisans qu’on pouvait voir sur certains murs d’Alger, avec tout un groupe de paysans qui lèvent le poing dans la même direction en regardant un glorieux lever de soleil.

« L’Ouvrier et la Kolkozienne » de 1937. Le maquillage emprunté aux univers de Mnouchkine ou à certains films de Kurosawa... J’ai également demandé à Mathias Duplessy, le musicien qui signe la musique originale du film, de composer pour cette séquence une musique qui rappelle les mouvements les plus partisans de Prokofiev... Et la séquence se conclut avec un enfant qui s’approche de la scène. Cet enfant c’est Bachir qui comprend que c’est sa mère ! Lui, qui ne la connaît pas. Il s’approche pour prendre connaissance de son histoire. C’est le Parti et la Nation qui assumeront le mensonge devant lui. Le pire, c’est qu’une fois que c’est dit, on le cache. On applaudit Djaffar et au second plan, Halima s’en va avec Bachir, ils fuient tous les deux, ils entrent dans un trou noir. On applaudit le faux et le vrai, on l’enlève. On sacrifie l’enfant.

Le personnage d’Hamid.

Hamid représente l’allégorie du pouvoir. Son statut n’est jamais clairement défini, pourtant sa puissance est évidente. Il est la figure d’un pouvoir qui oscille sans cesse entre politique et militaire. Et se laisse griser par le sentiment de puissance qu’on lui offre.

Un soir pendant la guerre, en quelques secondes, il est confronté à un choix cornélien. Celui de révéler ou non à Djaffar ce qui vient d’arriver à sa femme. Il se tait. Puis à la fin de la guerre, la situation s’envenime, il se sent piégé et ne trouve ni l’occasion, ni le courage de dire la vérité à Djaffar dont la vie est déjà détruite. Alors il va mettre toute son énergie à lui reconstruire une nouvelle vie. Dans la séquence de la pantomime, il respecte la volonté de Djaffar qui est de ne révéler sous aucun prétexte la vérité à Bachir. Lorsqu’Hamid se tient aux côtés de Djaffar dans cette séquence, c’est l’amitié qui le guide.

Au départ, Hamid n’est pas calculateur, il est un révolutionnaire victorieux qui a pour ambition de mener son pays à bien.

Mais plus tard, lorsqu’il se prête au mensonge et à la manipulation, là oui, il devient un salaud !

Dans la séquence où Djaffar, bouleversé parce qu’un instituteur a traité son fils de « français », retrouve Hamid, ce dernier décroche son téléphone et demande à un interlocuteur invisible « un petit service » parce qu’on a osé faire preuve d’une grande indélicatesse envers El Wahrani - l’Oranais. Et ce n’est pas le personnage de Djaffar qui est perçu comme sacré, c’est « l’Oranais », ce héros de la Révolution qui depuis cinquante ans est une marque déposée par le Parti ! Et c’est encore Hamid qui ne saura pas quoi répondre à Bachir lorsque ce dernier viendra lui demander pourquoi il est le seul de la famille à avoir la peau claire.

Le personnage de Bachir.

Bachir est un enfant né quelque part et qui se pose la question : d’où est-ce que je viens ? Il est blond, il a les yeux bleus, il grandit à Oran et son visage renvoie en permanence à un passé tragique. Ainsi face au silence d’Hamid, d’Halima, de son père, il se construit de manière bancale, dans la rage, l’arrogance... Bachir, c’est Karim, Mustapha ou Moussa, qui sont nés et vivent en France. Leur problématique est la même.

Une identité, ce n’est pas une couleur de peau. La couleur de peau peut donner des indices sur l’origine mais pas sur l’identité. L’identité, c’est ce que tu portes à l’intérieur de toi. Une couleur de peau ou la consonance d’un nom n’y changera rien.

Le personnage de Farid.

Le personnage de Farid représente celui sur qui on aurait dû s’appuyer pour insuffler la promesse d’un avenir. Mais la valeur de Farid est aussi son talon d’Achille : il ne fait pas de compromis et rejette le jeu du nouveau pouvoir. Il se fait éliminer. Toutes les révolutions ont tué les hommes qui les avaient menées, c’est même à ça qu’on les reconnaît.

Reste Saïd et Halima qui représentent les « légitimes ». Ils sont la majorité silencieuse. Ceux pour lesquels on a changé les choses mais qu’on a fini par oublier puisqu’on ne les entendait pas. Ils sont le bon sens populaire et se laissent guider. Un homme comme Saïd ne veut pas du pouvoir et n’a pas les épaules pour diriger. Dans les années 1970, il saisit vite la situation et se résigne.

C’est un colonisé, il le restera toujours et il le sait. Mais il s’est battu pour que les autres s’en libèrent. Pourtant, il participe au pire, lorsque, assis dans un coin de cette cave, il assiste à la torture du journaliste Mehdi Laloui. Ça ne lui plaît pas. Il méprise Benaïssa, l’homme des Renseignements généraux, ses méthodes, ses valeurs. Saïd a visiblement comme une dette envers Djaffar, sûrement quelque chose qui a scellé leur amitié pendant la guerre. Mais pour autant, il ne s’est pas battu pour être assis dans une cave pendant qu’un Algérien torture un autre Algérien.

Le parcours d’une génération, de l’enthousiasme à la désillusion et à la compromission.

Il s’agit de se réapproprier une mémoire. Je ne pense pas que la différence culturelle - religieuse - conditionne la difficulté d’intégration des Français d’origine algérienne ou maghrébine, le nœud est historique. Il réside dans cette absence de reconnaissance de l’histoire, positive ou négative. Il manque cette mémoire. Elle n’est pas reconnue, elle n’est pas dite. D’un côté comme de l’autre. Or, la mémoire se falsifie et s’enterre facilement.

En Algérie, on a érigé une histoire officielle, en France, on n’en parle pas, c’est plus simple. C’est tabou ou délibérément ignoré. Pour se réapproprier cette mémoire, il faut se dire : « je me moque qu’elle soit belle ou affreuse, j’ai besoin de la connaître, telle qu’elle est. » De toute façon une mémoire collective est forcément composée d’éléments divers, certains seront à notre avantage, d’autres nous feront peut-être baisser les yeux à terre. Mais c’est une mémoire collective et par définition, nous n’en sommes pas les responsables, nous devrions seulement en être les détenteurs. Il faut alors prendre de la distance.

 

Lyes Salem