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Maja Milos : "Les adolescents d’aujourd’hui pensent tout connaître du sexe"

Avec Clip, son premier long-métrage, Maja Milos passe au scanner la jeunesse désoeuvrée des alentours de Belgrade, où, comme partout, on se filme avec son portable. Sexe, mensonge et vidéos, la réalisatrice de 30 ans évoque son travail avec les jeunes gens qui se livrèrent à sa caméra. 

Clip est votre premier film, quel est votre parcours avant sa réalisation ?

J’ai su très tôt que je voulais faire du cinéma. J’ai suivi des cours de réalisation à l’Academy of Dramatic Art, école de cinéma de Belgrade. J’ai également suivi des cours sur le documentaire à la FEMIS. J’ai réalisé plusieurs courts métrages qui traitaient tous de thèmes sociaux et des relations amoureuses. Clip est la suite logique de ce travail.

Quelle est la genèse de cette histoire ?

L’idée de Clip m’est venue après avoir visionné beaucoup de clips vidéos sur internet faits par de très jeunes filles, filmant des soirées sauvages, des plaisanteries en plein cours, des prises de drogues, des sex-tapes etc. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de très important qui se passait là, dans cette façon de s’exprimer chez les jeunes. Ces actes sont une manière de canaliser leur énergie. J’ai fait tout un travail de recherche en ayant déjà en tête l’idée que je voulais traiter ce sujet de manière très frontale.

Ma démarche était à la fois sociale et culturelle mais je ne voulais pas faire un film de propagande, ni uniquement ne traiter que de la partie sociale. Je souhaitais faire un film intimiste qui raconte aussi une histoire d’amour, avec ce questionnement : comment est-ce que l’amour, l’empathie ou la tendresse, peuvent encore coexister avec cette multitude de vidéos très intimes disponibles sur Internet ?

Comment s’est déroulé votre procédé d’écriture ? Avez-vous passé du temps avec des jeunes gens pour recueillir des témoignages ?

L’écriture du scénario m’a pris deux ans. Je voulais avant tout que l’histoire soit tournée avec des personnes dont c’était le quotidien. Je voulais que les faits soient au plus proche de la réalité : montrer leurs lieux de sortie, les vêtements qu’ils portent, la façon dont ils parlent, leurs émotions…

Pouvez-vous nous dire quelles furent vos inspirations cinématographiques et/ou littéraires dans votre travail – on pense notamment à des gens comme Larry Clark… ?

Kids est un film culte de ma génération, et je trouve ça génial qu’on puisse comparer Clip et Kids, comme ça a été le cas suite à la projection du film au Festival de Rotterdam, mais ce n’est pas une source d’inspiration pour moi. Il y a beaucoup d’auteurs que j’apprécie mais aucun ne m’a réellement influencé dans mon travail. Je me suis plutôt inspirée des films serbes des années 1960-1970. J’apprécie particulièrement leur manière directe et frontale de traiter des problèmes sociaux. Ils tournaient avec des acteurs non professionnels et ces films avaient souvent pour sujet les parias de la société.

A travers le personnage de Jasna, est-ce que Clip symbolise de manière plus générale, la perte de repères et le désespoir des jeunes générations d’aujourd’hui ? Dans votre film, les jeunes boivent, se droguent, couchent ensemble etc. Vous filmez leurs comportements avec beaucoup de réalisme...

Jasna fait tout ce qui est possible pour séduire le garçon dont elle est amoureuse. Elle veut vraiment être aimée en retour. Elle exagère son comportement sexuel parce qu’elle est persuadée que c’est l’image que Djole aime et attend d’elle. J’ai le sentiment que les adolescents d’aujourd’hui pensent tout connaître du sexe, à cause de la pornographie qui les entoure, sans même avoir eu de rapports sexuels. Je ne pense pas que ce soit un mal en soi. Le problème vient plutôt de la pauvreté des images du sexe que nos sociétés véhiculent. Ce sont soit celles de la pornographie, soit celles des films sentimentaux - majoritairement américains chez nous -, dans lesquels la beauté du corps est idéalisée. Dans ces deux cas, les images sont dépourvues d’émotions.

Quand la jeunesse grandit en étant persuadée de tout connaître sur le sexe, elle imagine que c’est un acte dépourvu d’émotion. Je voulais faire un film sans jugement, ni propagande, simplement montrer que les jeunes ont des problèmes mais ne sont pas un problème. Ce film n’est pas une carte postale de la Serbie. Bien entendu tous les adolescents n’agissent pas ainsi, mais ces types de comportements existent, et ne sont pas spécifiques à mon pays. On retrouve les problématiques de ces jeunes gens partout dans le monde...

Pourquoi avoir choisi de travailler avec des acteurs non professionnels ? Comment avez-vous trouvé l’actrice principale ?

Je ne voulais pas suivre les conventions habituelles et travailler avec des acteurs de 25 ans qui joueraient des adolescents. Je cherchais vraiment des jeunes gens qui appartenaient à cette génération, donc forcément des acteurs non professionnels car ils seraient trop jeunes pour avoir déjà une carrière ou fait des études de théâtre. Le casting a duré deux ans, c’est long ! Je ne voulais pas faire de compromis concernant le choix des acteurs parce que je souhaitais vraiment faire un film proche du documentaire. Je suis très satisfaite du travail avec les jeunes acteurs du film. Je leur avais tout d’abord donné le scénario ainsi qu’à leurs parents. Nous avons beaucoup discuté de Clip, des raisons qui me motivaient à le faire et des enjeux d’un tel film.

Nous avons beaucoup parlé et répété pendant de nombreux mois pour construire une vraie relation de confiance. Ils ont pris conscience de l’importance de parler de certains sujets. Les acteurs viennent de milieux sociaux très éloignés de ceux décrit dans le film, mais ils connaissent bien cette réalité. Les parents ont également été très présents sur le tournage.

Nous avons tourné pendant 8 semaines et organisé le tournage sur trois périodes. L’actrice principale n’avait à l’époque que 14 ans, ce fut dur, mais nous étions tous très heureux de le faire. Le tournage a été difficile du fait du grand nombre de séquences et des scènes de sexe émotionnellement très fortes.

Le film contient de nombreuses scènes de sexe explicites. Jasna, votre héroïne ne cesse de filmer avec son téléphone portable, notamment des images pornographiques que vous intégrez à la narration de votre film. Est-ce pour dénoncer cette pornographie omniprésente et facile d’accès qui va de pair avec la culture de la célébrité que l’on retrouve chez tous les jeunes de cette génération ?

Je souhaitais faire un film qui parle de manière franche et directe des problèmes de cette génération. J’ai choisi un registre « documentaire » pour traiter de l’école, la famille, et la violence. Il était logique de traiter le sexe de la même façon. Même si cela signifie montrer des scènes crues. Pour les adolescents, le sexe est un sujet très important. Ce n’est pas quelque chose de mal, mais la violence l’est. Notre société est habituée à la violence et ne réagit plus. Partout vous trouvez des scènes pornographiques, en dehors desquelles on ne voit plus de scènes de sexe explicites, alors qu’il faudrait au contraire les montrer selon moi.

Nous vivons dans une société qui impose beaucoup de tabous. Ma génération et celle que j’ai choisi de filmer sont totalement différentes ; leurs façons de communiquer sont différentes, la manière dont nous percevons l’intimité a beaucoup évolué.... J’ai grandi pendant la guerre, en pleine crise économique. Ici en Serbie, les perspectives sont totalement différentes pour les adolescents d’aujourd’hui. C’est aussi pourquoi j’avais besoin de faire des recherches précises sur eux. Il y a un écart générationnel énorme et il se creuse encore, d’où cette incapacité de dialoguer entre les différentes générations présentées dans le film.

Avez-vous eu des difficultés avec votre producteur, pour produire le film ? Quelles furent les principales contraintes ?

Le gouvernement en a financé une partie, à travers le Ministère de la Culture Serbe et le Pôle Culture de la ville de Belgrade. C’est un film à petit budget, où tout le monde a pris sur soi pour y participer. Les producteurs du film sont très expérimentés, ils ont anticipé les problèmes qui pourraient se poser, j’ai ainsi pu totalement me concentrer sur le tournage du film.

Le film a été interdit en Russie...

L’interdiction a été ordonnée par le secrétaire d’État à la Culture Ivan Demidov, par le biais de l’application d’une nouvelle Loi pour la protection des mineurs. Cette décision marque le début d’une nouvelle ère pour le Ministère de la Culture, guidé depuis le mois de mai 2012 par le Ministre de la Culture conservateur Vladimir Medinsky, très proche de l’Eglise russe orthodoxe…

Clip est-il sorti en Serbie et comment a-t-il été accueilli ?

La première internationale du film a eu lieu au Festival de Rotterdam il y a un an. Nous étions tous très excités et heureux que le film y soit montré. Pour la première du film en Serbie, nous étions curieux de voir les réactions du public. 3500 personnes étaient présentes. Le public fut très réactif dans la salle pendant le film. Ils ont applaudit quand le garçon embrasse la fille pour la première fois ! Les critiques en Serbie furent très bonnes et les jeunes étaient heureux qu’on parle d’eux.

On a eu des réactions très fortes parce que le film présente ses personnages de manière réaliste. Qu’on aime le film ou pas m’importe moins que la réflexion qu’il peut susciter.

 

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