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Marco Bellocchio : "Qui n’a pas imaginé au moins une fois dans sa vie de supprimer sa mère ?"

A l'occasion d'une rétrospective organisée par le Festival Théâtres au cinéma, à Bobigny, le réalisateur de "Vincere" revenait sur son tout premier long-métrage.

SCÉNARIO

J’ai choisi de réaliser Les poings dans les poches parce que je savais que j’en avais les possibilités financières. Sujet, adaptation, continuité furent coupés sur mesure selon l’argent (très peu) dont je pouvais disposer. Il n’est sûrement pas inutile de faire un film qui ne remporte pas de succès commercial, mais ça l’est à coup sûr d’écrire un scénario qui n’est pas réalisé ensuite, même si c’est simplement comme exercice professionnel, parce qu’il n’y a que le film qui peut en faire ressortir les qualités et les défauts.

INTERPRÉTATION

Un auteur pouvait choisir son interprète selon le critère appelé néoréaliste ; il lui fallait alors partir dans la foule, à la chasse d’un visage qui corresponde, dans sa physionomie, à l’idée qu’il s’était faite du personnage. Dans la plupart des cas, ce dernier était le représentant typique d’une catégorie ou d’une classe, il était donc choisi souvent selon l’idée conventionnelle qu’en avaient l’opinion publique et l’auteur lui-même. Cela s’expliquait : ce cinéma devait dénoncer rapidement une réalité italienne, où le public se reconnaisse immédiatement, et dont on ne pouvait parler pendant tout le fascisme.

Aujourd’hui, cette méthode est insuffisante : aujourd’hui une ap- proximation fondée sur la physionomie ne suffit plus, il faut une correspondance morale, c’est-à-dire une parenté psychologique, de comportement. Souvent à un vi- sage ne correspond pas le tempérament qui lui est associé conventionnellement, et, d’autre part, le même visage ne doit pas nécessairement révéler un tempérament qu’on associe d’habitude à une tout autre ressemblance de l’intérieur : le seul visage ne qualifie rien ni personne. C’est sur ce critère que j’ai choisi les acteurs de mon film, en ayant toujours à l’esprit qu’il n’existe jamais pour chaque personnage un unique acteur idéal. Les candidats à un même rôle peuvent être différents et tous positivement utilisables, même si notre idée, à travers la médiation de l’expérience de chacun d’eux, obtient chaque fois une concrétisation toujours différente. On ne peut pas ne pas tenir compte de la personnalité de chacun des acteurs qui incarnera notre idée ; il pourra l’enrichir ou l’appauvrir, mais il y laissera toujours son propre signe.

 
 

MAUVAISE CONSCIENCE

Dans Les poings dans les poches, je voulais présenter, analyser le thème d’un adoles- cent qui, vaincu habituel, et complice de sa propre condition, lui cherche toujours des justifications et croit les trouver en attribuant sa faiblesse et son malheur à ses parents, à sa naissance, à son passé. L’expérience d’Alessandro est assez commune, je veux dire que n’importe qui comparant sa propre adolescence à celle d’Alessandro, peut trouver des points communs.

Qui n’a pas imaginé au moins une fois dans sa vie de supprimer sa mère, ou tout au moins, imaginairement, de supprimer chez elle toutes les disharmonies qui choquent son propre goût ? Qui ne s’est toujours efforcé de considérer sa mère, ou n’importe quelle autre personne, dans toute sa complexité, en voulant que sa propre affection, sa propre compréhension, l’investisse totalement, sans en négliger aucun aspect, aucun petit côté, aucune mauvaise habitude ? Naturellement l’expérience d’Alessandro l’amène à des résolutions extrêmes et elle est, dans la pratique, difficilement comparable à la nôtre ; ce qui reste commun, c’est la volonté, toujours semblable, de l’adolescent qui veut trouver des raisons à sa propre impuissance et se décharger ainsi de toute responsabilité personnelle.

L’épilepsie elle-même prend avant tout une signification d’excuse : par son fait, Alessandro se sent déchargé de tout devoir. La maladie est la meilleure justification parce que d’habitude on ne demande pas au malade une présence morale : on se contente qu’il survive.

Il est évident que, si Alessandro n’avait pas été épileptique, il se serait créé d’autres alibis; en ce sens, je le répète, l’épilepsie dans mon film est surtout le symbole de cette espèce d’hypocrisie de l’adolescence.

ACCUEIL

Les positions de la critique ont été, en général, de deux sortes : celle («de gauche») qui a vu surtout dans le film la volonté rageuse de railler, de détruire la famille, la religion, la patrie, les institutions et les valeurs fondamentales de la société bourgeoise, et celle (catholique) qui y a reconnu simplement l’analyse d’une saison de notre vie, l’adolescence, dans sa dimension négative, réduisant le propos à une interprétation psychologique.

Je crois qu’il y a du vrai dans les deux interprétations; il est vrai que l’histoire est une analyse de l’adolescence sous sa forme négative, dans le moment où elle refuse violemment la réalité qui l’entoure, où elle nie une certaine éducation et certains éducateurs, certains commandements avec ceux qui les ont édictés ; il est vrai aussi que les choses qu’on refuse changent toujours et que la rébellion d’Alessandro est différente de celle d’un beatnik d’une quelconque capitale européenne, ou de celle d’un poète romantique comme Leopardi, de même que, pour donner un autre exemple, la révolte de Törless n’est pas celle de Holden Caulfied. En ce sens, Les poings dans les poches peut être réinséré dans un point de vue historique, c’est-à-dire qu’il trouve une place historique déterminée, même après un début assez confus.

 
 

PROjET

En ce qui concerne mes projets, je voudrais décrire une campagne électorale, pour des élections municipales, dans une quelconque ville de province. Ce serait vu à travers les expériences d’un candidat appartenant à une liste socialiste, ce qui me permettrait aussi de traiter certains thèmes courants dans un parti, le Parti socialiste justement, qui est entré ces dernières années au gouvernement : il a ainsi permis, bien sûr, ce virage à gauche de la politique italienne qui avait tant d’adversaires. Ce candidat est un socialiste de fraîche date (ce qui est possible en province où les listes électorales sont hétérogènes et élastiques, où la pratique se moque de l’idéologie, l’absorbe même si elles sont au départ incompatibles) ; c’est un ex-marxiste-léniniste, c’est-à-dire qu’il faisait partie d’un de ces groupes restreints et rigoureux qui représentent aujourd’hui en Italie la seule réelle possibilité révolutionnaire, non démocra- tique, pour toute la gauche.

En choisissant le socialisme, cet homme croit choisir la solution la plus réaliste, la seule possible en Italie ; il se trouve naturellement opposé à ses camarades du groupe. (Ici il faut faire une petite distinction : ces groupes qui rassemblent souvent, dans les grandes villes, des gens d’une très grande culture, sont parfois représentés, dans leurs ramifications provinciales, par de jeunes étudiants, première année de lettres ou de philo, lycéens, dogmatiques et snobs, qui font leur révolution de façon estudiantine ; le film devrait justement traiter d’un de ces groupes brouillons.) Le titre du film pourrait être un slogan qui couvrait voici deux ans les murs du centre de Milan : La Cina è vicina (La Chine est proche).

ÉVOLUTION

On se remet à peine d’une éducation de haine et d’amour ; petits garçons, dans l’action catholique, on a appris à haïr la jeunesse communiste qui, paraît-il, s’amusait à rivaliser en blasphèmes ; après quelques années, on a haï les jeunes catholiques et aimé les exploités blasphémateurs. Puis vint la phase de la pitié universelle : compassion pour les uns et les autres, traitement égal pour tous, parce que tous sont Hommes et c’est l’Homme qui compte : c’est le moment de l’austérité radicale. Suivit un brève phase cynique : tous pourris, tous hypocrites ; enfin, un nouveau départ sur l’idée de lutte de classes. Ceci, pour ce qui regarde une conscience politique et sa variabilité. Si nous passons à la poésie, il est possible de trouver, dans ma production, si réduite et sporadique, une volonté constante de dire les choses comme elles sont, mais vraiment matériellement, physiquement. Et je crois qu’on peut rapporter cela aussi à la production cinématographique.