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Mehran Tamadon : Match à domicile

VIDEO | 2015, 10' | L'Iranien du titre est en exil. C'est Mehran Tamadon, le réalisateur, revenu au pays pour tenir salon deux jours durant en compagnie de quatre mollahs, défenseurs ardents du régime. En quête d'un (possible ?) "vivre ensemble", le cinéaste met sur le tapis la laïcité, le voile et la liberté au cours de joutes oratoires où le plaisir du débat ferait presque oublier la gravité des sujets.

Iranien a de faux-airs de télé-réalité. Le réalisateur a choisi sa maison pour un huis-clos filmé et, après avoir beaucoup cherché et enfin trouvé, y a invité quatre mollahs à confronter leur foi religieuse à sa vision laïque. Etincelles en perspective. Nous sommes dans la campagne d'une ville sainte d'Iran. La caméra tourne, le temps s'efface, la parole devient toute puissante.

Parmi les colocataires de deux jours, la brebis égarée, voire galeuse, est Mehran Tamadon en personne, athée et exilé en France, personnage et metteur en scène, décorateur enfin (on le voit vider la pièce principale pour n'y laisser qu'un parterre de tapis persans, histoire que la parole soit au large). La réussite du film et la qualité de "l'affrontement" tient en partie à ce casting : les mollahs convoqués ici sont, comme le cinéaste, de fins bretteurs, capables d'humour comme de mauvaise foi, à la joie du public qui exprime tout haut dans la salle irritation, indignation ou jubilation.

Si donc Iranien "fonctionne" aussi bien c'est que le spectateur s'y fait une place à son aise — soit comme coach, passant une serviette-éponge humide sur le front de son champion épuisé, soit comme allié, croisant le fer à son tour contre l'adversaire si supérieur en nombre. Mais il ne serait pas juste de parler de cet adversaire comme d'un monstre aveugle et sans visage, simple agent d'une dictature tentaculaire. En fait de visage, l'adversaire en a quatre, qu'on a envie d'aimer. Il y a la grande gueule renfrognée, le grand tout sec, qui pince sans rire, le jeune taciturne, qu'on devine plus raide encore que ses aînés, et le débonnaire qui cuisine pour tout le monde.

Car il y a évidemment le temps des repas. Le petit déjeuner, si appétissant, les grillades, le soir, dont les fumées nous parviennent à travers l'écran. Et ces moments de partage obligatoire (encore que sur le ton de la blague, la question de l'équité soit abordée), de communion forcée, de "vivre ensemble" malgré soi, sont l'occasion de rêver qu'une amitié naît sous nos yeux. Juste le temps de se souvenir qu'un film est une totale construction. Et, comme le rappelle le réalisateur, que la réalité est tout autre.

 

Pierre Crézé

 

Iranien a reçu le Grand prix du Cinéma du Réel en 2014.

 

Et sur UniversCiné ? Cinq films pour (re)découvrir l'Iran :
 
 

Les Enfants de Belle Ville (2004) de Asghar Farhadi

Persepolis (2006) de Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud

The Hunter (2010) de Rafi Pitts

Téhéran (2010) de Nader T. Homayoun