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Michael Rowe: "Une métaphore du complexe du bourreau et de la victime"

Il y a la domination que nous exerçons sur nous-mêmes, celle qui s'exerce à l'intérieur du couple et celle qu'a vécu le Mexique, pays colonisé... Derrière une histoire d'amour passionnelle et de sexe cru, le réalisateur australien mais mexicain d'adoption s'interroge avec Année Bissextile sur le fonctionnement de l'être.

Parlez-nous de l’origine du film. Comment est né ce projet ?

Mes études me destinaient à devenir plutôt scénariste. Mais à 37 ans, j’ai eu envie de voir une de mes histoires sur grand écran. Je n’avais pas d’argent, le budget devait donc être très serré. Je voulais écrire un scénario comportant un nombre limité de lieux et de personnages. Un jour quelqu’un m’a parlé d’une femme assez conservatrice qui avait accepté d’entrer dans une relation sado-masochiste pour garder son amant. L’idée a retenu mon attention, le scénario celle d’une jeune maison de production. Et voilà.

Comment décririez-vous Arturo et Laura ?

Ce sont deux personnages assez solitaires et renfermés. Ils sont le fruit d’une société pour qui le sexe est davantage une activité récréative qu’un moyen d’instaurer ou d’explorer une intimité. Pourtant, c’est justement cela qui leur manque plus que tout : une véritable connexion émotionnelle avec un autre être humain.

Est-ce important à vos yeux que Laura soit mexicaine d’origine indienne ?

Oui. Je m’intéresse aux personnages marginaux, qui vivent et meurent hors des cercles du pouvoir, et qui se bâtissent une existence dans les espaces qu’on veut bien leur laisser. Cinq cents ans après la conquête espagnole, les clivages socioéconomiques du Mexique sont encore étroitement liés à la fracture raciale du pays. Les cinq pour cent les plus riches de la population sont généralement issus de familles européennes, et les soixante-dix pour cent les plus pauvres sont, dans l’ensemble, issus des communautés indiennes. Ce film décrit les rapports de pouvoir entre un homme et une femme, mais à bien des égards, c’est aussi une métaphore sur la dichotomie complexe entre bourreau et victime qui se situe, je pense, au coeur même de l’identité nationale mexicaine.

D’une simple rencontre d’un soir, l’histoire de Laura et Arturo évolue vers une relation amoureuse, violente et dépendante. Qu’est-ce que les personnages espèrent trouver dans cette relation ?

Margaret Atwood a écrit : « Ceux qui disent ne rien vouloir veulent tout ». Laura fonctionne ainsi. En abrogeant sa propre volonté au profit de celle de son amant, elle espère pouvoir le garder auprès d’elle pour toujours. Mais donner tout pouvoir à quelqu’un ne suffit pas forcément à le rendre puissant. Arturo se met en quête de toujours plus de sexe et d’adrénaline. Mais à mesure qu’il s’engage dans cette relation, il se retrouve aspiré dans un tourbillon de désirs insatisfaits.

Dans cette histoire, qui est le véritable dominant, qui manipule qui ?

Dès le départ, Laura a le dessus dans leur couple. Malgré les apparences, c’est elle qui tire les ficelles.

Parlez-nous de votre choix d’un espace unique (l’appartement de Laura) et de deux éléments scénographiques très importants : le portrait de son père et le calendrier.

Le foyer est une métaphore de l’âme. Le film explore l’esprit de Laura dans ses moindres recoins. Changer de lieu n’aurait fait que  relâcher la tension accumulée. En plus, cette promiscuité constante met le spectateur dans le même état d’isolement émotionnel que Laura. Le calendrier et la photo du père de Laura nous renvoient au véritable ressort psychologique de la dépression de la jeune  femme et de son auto-flagellation sexuelle : la relation empreinte de culpabilité qu’elle entretenait avec son père aujourd’hui décédé.

Mónica del Carmen (Laura) et Gustavo Sánchez Parra (Arturo) sont magnifiquement « ordinaires », ils sont comme tout le monde. Comment s’est passé le travail avec les acteurs ?

Nous n’avons pas du tout répété. Gustavo travaillait sur un autre film et son emploi du temps était tellement serré que nous n’avons eu que quelques heures pour discuter autour d’un déjeuner, la veille du tournage. Mais c’est un vrai plaisir de travailler avec quelqu’un d’aussi talentueux et professionnel. Nous avons un peu parlé du caractère de son personnage, et ça lui a suffi. Il l’a cerné tout de suite et ne l’a plus lâché. Quant à Mónica… Le jour de son audition, elle m’a fait pleurer. S’il y a bien une chose sur laquelle je savais que je pouvais compter pendant le tournage, c’était son immense talent d’actrice. Ce que je voulais, ce n’est pas qu’elle soit capable de réciter toutes les répliques à la virgule près, mais plutôt qu’elle comprenne tous les aspects de son personnage. Nous avons travaillé ensemble quasiment tous les jours pendant deux mois avant de commencer le tournage. Nous avons épluché le scénario dans le moindre détail, chaque mot, chaque réplique, chaque geste. Elle m’a posé une foule de questions, jusqu’à ce qu’elle connaisse son personnage aussi bien que moi. Parfois même mieux que moi, j’ai l’impression.

Les scènes de sexe sont crues, mais pudiques à la fois. Comment avez vous fait pour obtenir un tel engagement de la part des acteurs ? Et comment êtes-vous parvenu à transmettre ce sentiment au spectateur ?

J’avais en face de moi deux acteurs extraordinaires. A cent pour cent impliqués et concentrés. Ils comprenaient tous les deux pourquoi je souhaitais filmer de cette façon, ils croyaient en ce projet et étaient prêts à tout donner pour le mener à bien. Ils me faisaient totalement confiance et se sont donnés à cent dix pour cent. Je leur en serai toujours reconnaissant. Je voulais que le sexe ait l’air réel, mais qu’il soit complètement dénué d’érotisme. Au cinéma, on a l’habitude de voir des scènes de sexe avec gros plans et fondus enchaînés, sur fond de musique romantique. Cela se rapproche peut-être de notre expérience subjective de la sexualité, mais si vous vous asseyez dans une chambre et que vous regardez deux personnes en train de forniquer sur un lit, ce n’est pas la même histoire. C’est la transpiration, les gémissements, la salive… Ce n’est pas aussi beau à regarder que, disons, un ballet. C’est ce que j’ai cherché à représenter : l’acte sexuel cru, contemplé froidement. Les plans larges et l’absence de mouvements de caméra n’étaient pas là pour ôter tout romantisme ou érotisme à l’action. J’ai simplement voulu montrer l’acte tel qu’il est.

Diriez-vous qu’Année bissextile est une histoire d’amour ?

Absolument.

Année bissextile est votre premier long métrage, et il a été sélectionné à Cannes. Qu’attendez-vous du Festival ? Quels sont vos projets actuels ?

J’espère que le Festival m’ouvrira des portes pour la production de mon deuxième film, Naturalezas muertas (Natures mortes). J’aimerais le monter avec une maison de production australienne.

Vous êtes australien, mais avez-vous le sentiment d’être un réalisateur mexicain ? Le fait d’être australien change-t-il le regard que vous portez sur la société mexicaine ?

Je me sens mexicain… Je vis au Mexique depuis 16 ans, j’ai écrit le scénario en espagnol, avec des personnages mexicains, et nous avons filmé avec des subventions, une distribution et une équipe entièrement mexicaines. Pourtant, je sais que du point de vue du récit, ma sensibilité s’est forgée en Australie. Lorsque je suis arrivé au Mexique, j’étais déjà auteur. Et je pense qu’évidemment, être né ailleurs me donne un certain recul vis à vis de la société mexicaine dont peu de mexicains jouissent.

 

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