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Panos H. Koutras : "Ce film est un adieu à ma jeunesse..."

L'auteur de Strella et de la désormais culte Attaque de la Moussaka géante (tous deux à voir sur UniversCiné) revient dans les salles avec Xenia, présenté à Cannes dans la section Un certain regard. Panos H. Koutras filme avec tendresse l'odyssée de deux "enfants perdus" pour qui la Grèce en crise est un terrain miné. "Comme tous mes films, Xenia est un conte".

Comment est né le désir de ce film ?

Ce film est un adieu à ma jeunesse. J’ai ressenti la nécessité de parler de l’adolescence avant qu’il ne soit trop tard. Les années d’adolescence sont les plus intenses que j’ai vécues. En rébellion contre le système, j’avais pour seule trinité le sexe, la drogue et le rock’n’roll. Je me sentais différent, singulier. Mon homosexualité n’y était sans doute pas pour rien. Entre 14 et 18 ans, j’ai vécu les années les plus cruciales de ma vie. Sans le savoir, tous mes choix et toutes mes décisions de l’époque, que ce soit sur le plan du comportement, de l’amour, des valeurs, de la politique ou des arts, ont eu des incidences, plus ou moins grandes, sur la suite de mon existence. Je trouve que la jeunesse est très belle à filmer et en même temps, je pense qu’en ce moment les jeunes sont ceux qui souffrent le plus. Ils naissent dans un monde hostile et se retrouvent perdus. Je trouve ça émouvant. Par ailleurs, je voulais raconter l’amour qui unit deux frères. La fraternité de sang tout autant que la fraternité spirituelle ont été très importantes dans mon histoire personnelle, particulièrement en tant qu’homosexuel. Enfin, je voulais aborder le sujet des enfants apatrides, dans mon pays où le droit du sang prime sur le droit du sol. Avec l’émergence de l’extrême droite en Grèce et plus largement en Europe, le problème prend des proportions dramatiques. Je suis persuadé que l’immigration est la grande tragédie de notre ère.

Pourquoi ce titre, Xenia ?

On pourrait traduire « Xenia » par « hospitalité » mais le sens de ce concept ancien est beaucoup plus complexe. C’est une loi respectée par les dieux grecs, qui nous intime d’honorer et d’accueillir les étrangers d’où qu’ils viennent. Zeus, le père de tous les dieux, est également parfois appelé Xenios Zeus, « Zeus l’Hospitalier ». L’hospitalité était un principe et un fondement majeur de la Grèce antique. La xénophobie est un concept relativement moderne. Aujourd’hui, non seulement la Grèce a oublié ses devoirs envers les étrangers, mais elle berne et abuse son peuple. ‘Xenia’ est également le nom d’une chaîne d’hôtels de luxe construits à la fin des années 50 par de grands architectes à travers tout le pays. On découvrait alors le tourisme, c’était une période d’une grande prospérité économique pour la Grèce. Aujourd’hui plus de 90% de ces palaces ont été abandonnés.

On imagine que dans le climat de crise, la production de Xenia n’a pas dû être facile…

Je n’ai jamais connu de film facile à produire et j’ai toujours tourné avec des angoisses financières dans le coeur. Monter aujourd’hui en Grèce un film aussi cher que Xenia paraissait une folie. Alors nous avons cherché avec notre coproducteur grec Wrong Men des fonds à l’étranger pour une coproduction. MPM Film en France et Entre Chien et Loup en Belgique nous sont venus en aide. Avec leur soutien et celui du Centre du Cinéma Grec, nous avons pu faire le film. La France a joué un rôle décisif et j’en suis très heureux… Néanmoins, la production de Xenia a connu par la suite un épisode tragique qui a failli lui être fatal. L’un de nos principaux financiers, l’antenne publique ERT, chaîne de télévision nationale, a été démantelée du jour au lendemain, au milieu du tournage, ce qui a eu pour conséquence de geler tous les financements. Grâce à la décision courageuse et risquée de tous les coproducteurs de continuer et de ne pas arrêter le tournage, le film a pu être terminé. Aujourd’hui encore, la production accuse un énorme déficit…

Vous travaillez souvent avec des acteurs non professionnels. Pourquoi ce choix ?

J’aime mélanger les acteurs professionnels et non-professionnels. Le père, la mère et Tassos sont des acteurs professionnels connus en Grèce. Mais pour Ody et Dany, je ne l’ai jamais envisagé. Lorsque je mets en scène des personnages issus d’une minorité qui a sa propre revendication (comme les sourds de Real Life, mon deuxième film, ou bien le transsexuel de Strella, ou encore les deux jeunes immigrés albanais de la deuxième génération de Xenia), c’est pour moi une obligation morale de faire appel à des personnes qui affrontent déjà ce problème et qui peuvent représenter leur communauté. C’est une question de cohérence et de justesse. Je ne fais pas un film à sujet, ni un film militant, mais pour moi le casting est un véritable choix politique. Xenia raconte l’histoire de deux frères albanais, deux jeunes garçons mineurs, qui se découvrent étrangers dans le pays où ils sont nés. En Grèce, 200 000 jeunes correspondent à ce profil ! J’avais la certitude de pouvoir dénicher deux jeunes bourrés de talents pour interpréter les rôles et je les ai trouvés, mais le casting a pris plus d’un an… J’ai commencé à rechercher les acteurs avant que la production du film ne commence. Puis nous avons répété avec Kostas et Nikos dans mon appartement et sur les lieux de tournage pendant 7 mois, 4 fois par semaine, avant le début du tournage.

Strella mettait en scène un père qui recherche son fils et Xenia suit le destin de deux garçons en quête de leur père. La question de la famille dans le film ne cesse de télescoper celle de la grande Histoire, de la question de la nationalité, de l’identité. La Grèce est-elle aujourd’hui, selon vous, un mauvais père pour ses enfants ?

Nous vivons dans un monde patriarcal depuis plus de 2000 ans. « Les pères » portent une responsabilité de la situation du monde d’aujourd’hui. La Grèce mais également l’Europe et aussi la Syrie, la Russie et tant de pays encore... Depuis toujours, le monde dévore ses enfants, les plus faibles sont écrasés, les groupes minoritaires écartés. Cela s’est amplifié ces dernières années. Les immigrés sont les nouvelles victimes du monde contemporain. Nous devrions être à leurs côtés, les aider, les écouter. Car après tout, nos pays privilégiés sont en partie responsables de leur situation dramatique. Je plaide en faveur du droit du sol de tout mon coeur. Je suis contre l’idée de nation. L’être humain doit être libre de choisir sa nationalité, surtout dans le cas où il est né et a grandi dans un pays qu’il considère comme son pays d’adoption, être privé de ce droit me semble scandaleux. Quant à la famille, c’est un thème récurrent dans mes films parce que c’est le sujet qui me préoccupe le plus dans la vie. La famille est le berceau du monde dans toutes ses formes. Je ne peux imaginer ma vie sans mes parents, mes frères ou mes soeurs de sang, mais aussi ceux et celles que je me suis choisis...

Strella pouvait se voir comme un hommage à Stella de Michael Cacoyannis avec Melina Mercouri. Dans Xenia plane la présence d’une autre diva, Patty Pravo. Qui est Patty Pravo ?

La musique était présente dès le scénario. Patty Pravo est une grande chanteuse, une diva italienne des années 70. Enfant, j’étais accro au show de variété italien « Canzonissima » où elle apparaissait régulièrement. Elle me fascinait. Des années plus tard, à Naples, en 2006, je l’ai réécoutée et ce fut comme la madeleine de Proust. J’ai acheté tous ses albums, je voulais reprendre le fil là où je l’avais laissé et retrouver le temps perdu. Dany adore Patty Pravo parce que c’était l’idole de sa mère. Il la voit, l’idéalise à travers les yeux de sa mère ; Patty Pravo ne passe plus pour une star mais pour une sainte aux pouvoirs bénéfiques. (...)

Une séquence de Xenia est un clin d’oeil direct à La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Pourquoi cette référence ?

Quand j’écrivais la scène où les deux frères se perdent dans la forêt, je ne pouvais m’empêcher de penser à La Nuit du chasseur. C’est un film qui me touche parce qu’il met en scène des enfants blessés. Tous mes films parlent de ça. Mais j’aurais du mal à expliquer plus profondément pourquoi ce film, que j’aime tant, s’est ainsi imposé de lui-même. Le cinéma m’a accompagné tout au long de ma vie et parfois il m’a sauvé. Si bien qu’aujourd’hui j’ai le sentiment d’avoir une dette envers certains films ou certains réalisateurs.

Le fantastique frappe régulièrement à la porte de vos films. Votre manière de mêler le réalisme le plus actuel (l’immigration, la crise…) au fantastique a quelque chose d’unique.

Le fantastique m’est indispensable, c’est un besoin, pas un choix esthétique. Dans mon quotidien, la réalité et le rêve se mélangent souvent. Je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas se faire au cinéma. Cela me semble être le meilleur moyen d’approcher de la vérité. Pour Xenia, c’était naturel de jouer sur la dimension fantastique pour construire le personnage de Dany. Beaucoup de garçons traumatisés trouvent refuge dans l’imaginaire. (...)

Une boîte gay baptisée Fantastiko, une avocate nommée Antigone, la Greek Star… L’humour, la parodie et l’ironie sont constamment à l’oeuvre dans Xenia, comme un pendant à la tragédie. Est-ce que l’humour sauvera la Grèce ?

L’humour sauvera-t-il la Grèce ou bien le monde ? L’humour contient en soi la réflexion. Il permet une distance et pouvoir prendre de la distance face à un problème est un luxe inouï. Je ne pense pas que le cinéma va changer le monde. Mais je suis persuadé qu’il ouvre des perspectives qui aident à voir et à comprendre. Je m’associe entièrement à la conception aujourd’hui devenue cliché mais qui reste juste et belle, émise par André Bazin : « le cinéma est une fenêtre ouverte sur le monde ».

Propos recueillis par Donald James

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