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Pavel Juráček, 1968 : "La situation des intellectuels tchécoslovaques est absurde"

Journaliste tchèque et soutien fervent de la Nouvelle Vague de son pays dans les années 60, promoteur de la culture tchèque en France et dans le monde entier, Antonin Liehm rencontra Pavel Juráček quatre mois après l'occupation de Prague par les chars russes au printemps 1968. Le cinéaste, épuisé et découragé (la "normalisation" avait alors fait s'envoler les espoirs nés quelques mois plus tôt), dit avoir renoncé à tout engagement politique. Reste pourtant le cinéma... (Un texte partagé par l'éditeur du dvd, Malavida)

Avertissement de l'auteur: Pavel Juracek est ce qu'on pourrait appeler le prototype de l'intellectuel engagé qui n'arrêtera jamais de se préoccuper de ce qui l'entoure. Il était soucieux de savoir si j'avais bien compris ce qu'il m'avait dit : ce à quoi il s'opposait et ce qui le tenait à coeur. Je lui ai repondu que je pensais avoir bien compris.

Quand on met les choses par écrit, on voit très clairement qu'on ne peut pas s'échapper de soi-même. C'est juste que beaucoup de gens perdent beaucoup de temps à essayer de le faire. Fin Juillet 1968, Juracek prit avec lui la version finale de mon interview pour la corriger. Il est consciencieux, travaille lentement. C'était pendant les vacances et l'Histoire s'écrivait cet été-là. Tout a été retardé et j'ai cru un temps que la version à moitié révisée de l'interview était perdue, mais ce n'était pas le cas.

En Octobre 1968 - deux mois après que la plus grande hantise de Juracek soit devenue réalité - nous avons essayé de nous retrouver au Festival de Mannheim pour une dernière révision de l'interview. Nous avons finalement réussi a nous revoir, fin Novembre, à Prague et avons décidé de ne rien changer, de la laisser dans le même état que quatre mois auparavant lorsqu'elle fut rédigée, comme un document d'époque.

 

Antonin Liehm : Que pensez-vous de tout cela ?

Pavel Juráček : Je suis fatigué. J'ai arrêté d'y croire. La foi et l'excitation qui m'animaient et m'ont aidé en janvier et février me paraissent très naïfs aujourd'hui. On réalise plus tard que les idéaux que l'on se forge ne peuvent pas se concrétiser comme on le souhaiterait. Je suis assez vieux, pourtant. Je devrais le savoir. Mais je me laisse emporter à chaque fois.

AL : Et dans le cinéma ?

PJ : J'ai répondu à cette question de nombreuses fois ces six derniers mois. Le cinéma a déjà rempli ses obligations envers la situation politique actuelle. Il l'a même fait bien avant janvier 1968. Il a la conscience tranquille - au moins au cours de ces dernières années, depuis mon entrée au Conservatoire du Cinéma.Je trouve que c'est tout simplement superflu et déraisonnable d'attendre aujourd'hui du cinéma quelque chose d'hors du commun, de sensationnel. Si vous voulez, vous pouvez considérer cela comme une preuve que le cinéma a été honnête et fidèle à lui-même ces dernières années. Je sais qu'il y a eu des films et des scénarios interdits, mais c'était purement administratif, ça ne concernait pas la partie créative. D'ailleurs, durant cette période, personne n'a été lâche parmi les artistes.

Peut-être que c'est juste mon opinion personnelle, mais j'ai le sentiment que ce pour quoi on se battait à l'université est véritablement révolu. A présent, nous devons commencer à penser à quelque chose de totalement différent. Tout d'un coup, nous ne sommes pas assez révolutionnaires pour certains. Mais la vérité c'est qu'il y a cinq ans, nous étions ce qu'ils aimeraient que nous soyons aujourd"hui. C'est simple : on vient juste de passer à autre chose. Ce qui est étrange, presque incroyable, c'est que nous possédons ce dont nous avons rêvé pendant des années. Il n'y a pas si longtemps, cela aurait été considéré comme un conte de fées, une chimère - logique et juste en quelque sorte, mais si merveilleuse qu'elle paraissait irréalisable.

Et puis quand tout cela s'est réalisé, j'étais abasourdi ; et je n'arrête pas de me dire que ce qui menace le plus les grandes idées sont la jalousie et la bêtise. J'aurais aimé être journaliste. Ca aurait été plus facile pour moi cette année. J'ai parfois le sentiment désespéré de n'avoir aucun contrôle sur ce qui m'entoure, j'en ai honte et ça me rend hystérique. Je voudrais aller quelque part, dire quelque choseà quelqu'un, aider une personne, claquer la porte au nez d'une autre. Je lis les journaux et je suis envahi par cette peur panique que tout ceci ne soit une mauvaise blague.

AL : N'avez-vous pas le sentiment que l'atmosphère dans laquelle nous avons grandi et vécu avant 1968 s'est installée au fil des années - car elle pouvait être facilement représentée artistiquement - alors qu'aujourd'hui les choses vont à un tel rythme que l'art n'arrive plus à les reproduire ?

PJ : Non je ne crois pas que ce soit le cas. Je ne veux tout simplement pas répondre aux événements présents par le cinéma. Quand je travaille sur mes scénarios, je les envisage de manière très personnelle, ce sont des objets intimes. Je ne referais certainement pas Josef Kilián (Postava k podpírání) si j'avais le choix, même si la situation était identique à celle qui a précédé le mois de janvier. J'ai encore besoin de faire le point sur une ou deux années difficiles. Des soucis personnels s'y sont mêlés. Et puis j'ai réalisé qu'il y a des moments où l'on se dit que les grands événements de l'Histoire sont dérisoires et fragiles, face à d'autres choses - humaines, personnelles, privées - qui sont souvent plus importantes, plus essentielles. On ne peut pas les mette de côté contrairement aux autres.

J'essaie autant que possible d'éviter de relayer l'opinion communément admise que quelque chose de nouveau vient de se passer en Tchécoslovaquie. On sait tous que ce qui se passe actuellement n'est rien d'autre que la victoire de la raison sur la bêtise. C'est ridicule de prôner que tout ceci est une expérimentation. Vous pouvez faire des expérimentations sur des cochons d'Inde. Les politiciens adorent mettre en avant la portée historique des événements récents. Mais quand vous confrontez ce dont ils parlent avec la destinée de l'humanité, vous vous rendez compte qu'appeler "jalon historique" un simple retour à la raison et au sens commun est absurde d'emblée - sauf si bien sûr les politiciens font l'erreur de penser que ce pays a toujours été peuplé d'idiots jusqu'à la session de janvier du Comité Central du Parti Communiste de Tchécolsovaquie.

Mon attitude est sans doute déterminée par le fait que je ne pourrai pas m'empêcher de croire et d'espérer à nouveau. Ca m'a toujours exaspéré. Beaucoup de choses ont changé, c'est vrai, mais quand je me réveille le matin, je me penche toujours à la fenêtre d'où j'aperçois la place Wenceslas pour vérifier si des écoliers ne sont pas en train d'accueillir des tanks. Et ce n'est pas avant que je sois descendu acheter du lait et vu qu'il n'y avait aucun membre de la "milice ouvrière" fusil à l'épaule, posté à l'angle de la rue, que je suis certain qu'aujourd'hui, aucun journal ne va publier un dessin satirique représentant une créature au visage de crapaud, avec une queue de rat, une hache ensanglantée dans une main, un sac de dollars dans l'autre et l'inscription « Alexander Dubcek » sur sa casquette.

Ça me rend malade de nous imaginer lors des réunions, stupéfaits d'apprendre quelles ordures ils étaient, Dubcek et sa bande d'agents impérialistes. Et comme nous serions reconnaissants envers le Parti pour s'être occupé de ces traitres. Cette vision m'écoeure, j'essaie de m'en défaire mais elle revient sans cesse. A tel point que je pourrais vous faire la liste de centaines de réactions indignées et de fermes résolutions que les journaux auraient récoltées auprès des usines, des collectivités agricoles, de la police des frontières, des instituts scientifiques et des individus.

C'est vraiment effrayant de savoir avec une telle certitude ce qui se passerait, ce qu'ils écriraient, diraient et feraient si tout ça ne marchait pas. Et pourtant, on hésite à croire totalement que ça va vraiment marcher. Je dis ça parce que je suis agacé de lire ou d'entendre telle ou telle grande gueule radicale se sentir soudainement investie d'une responsabilité envers le futur de la nation et essayer de toutes ses forces d'établir un programme ou de faire passer un quelconque message aux générations futures. Ceux qui sont enfants aujourd'hui ou qui ne sont même pas nés se moquent royalement de nos messages. Et ils ont raison. Car que peuvent-ils bien apprendre de gens qui ont tout su et tout compris avant la fin ? Vous savez ce que l'on va devenir au final, malgré nos efforts de ressembler a des martyrs ? Des collabos - et c'est ce que nous sommes. Et si nous voulons avoir une once de dignité, il est idiot d'échafauder des alibis, des excuses et de rationaliser tout. La seule chose que l'on peut faire c'est dire, "Oui, nous sommes des collaborateurs, et nous le sommes devenus de notre plein gré - avec enthousiasme, même."

Ceux qui viendront après nous ne vont pas nous demander comment ils peuvent faire pour éviter que ça leur arrive. C'est une stupide erreur de notre part de croire qu'on doit les prévenir. Ce sont d'autres questions qu'ils poseront. Ils demanderont comment cela se fait que nous ayons cessé de croire en des choses aussi évidentes, comment nous nous sommes soudainement aveugles, et quel genre de valeurs nous ont fait mentir et porter des faux temoignages, renier nos pères, flatter les crédules, nous comporter en parfaits étrangers dans notre pays et piller nos propres terres, sans réaliser que nous n'aurions nulle part où aller.

J'ai peut-être tort, je ne sais pas. Je n'entends que de la stupéfaction autour de moi. On est tous abasourdis devant ce qui est en train de se passer. Et je pense à ma fille Judita. Elle a six ans. Dans quelques années, elle apprendra tout sur les procès et comment les choses sont allées de mal en pis alors que nous avancions, en bras de chemise et le poing serré. Et ça me rend déjà malade de penser à mon expression quand elle m'interrogera sur des détails et que je lui dirai bêtement qu'elle ne peut pas comprendre. Je veux dire que si l'on ne cherche pas à comprendre notre destin, alors les générations à venir n'auront à leur tour aucune chance de le comprendre. C'est à nous de préserver la mémoire de ces événements et de rester humble quant au reste et heureux que les choses se soient passées ainsi sans nous abaisser à tenter vainement d'y attribuer une importance historique pour le futur.

Liehm : N'y a-t-il pas une contradiction entre ce dont vous parlez et ce que vous et vos amis avez fait pendant des années, en tant qu'artistes et que citoyens ?

PJ : Non. Si vous regardez en arrière, vous verrez qu'il n'y a pas de contradiction.

Durant tout ce temps, la littérature, le cinéma et le journalisme ont abreuvé la vie publique de rationalisme, donnant le jour petit à petit à ce qu'on peut appeler une tendance politique. II est même probable qu'ils aient créé un langage ou une facon de penser qui ait involontairement été assimilée par ceux contre qui elle était destinée. Par exemple, comparez le langage utilisé par, disons, Antonin Novotny (Président de la Tchecoslovaquie jusqu'en Janvier 1968) avec la façon de parler des apparatchiks quand ils sont entrés en contact avec l'opposition intellectuelle, de façon directe et régulière au cours de leur travail. Ou regardez comment ces dernières années le style Tchèque s'est séparé du style Russe, plein de clichés pétrifiés, de métaphores fleuries et de formules dépassées. Les éléments métaphoriques et syntaxiques empruntés aux Russes ont lentement disparu ; les clichés se sont dissipés et la presence subjective de l'auteur a commencé à se faire sentir au travers des discours et des articles de presse. Et il est vrai que sans le travail constant et assidu des gens de la culture, de la TV et de la presse, ce printemps aurait été tout à fait different. Qui sait si cela se serait même produit ? Bien sûr je suis heureux que ça se soit avéré : l'idée que si une nation ou un pays veut survivre, il doit mobiliser sa raison, son bon sens, et tout ce qui constitue sa mémoire - si vous voyez ce que je veux dire. J'essaie simplement de définir en quelque sorte ce que fait un artiste ou un intellectuel et dans quoi il puise sa force.

AL : Est-ce que vous entendez par là que le souffle qui a poussé la création artistique ces dernières années est révolu ?

PJ : Vous parlez encore du cinéma mais j'étais déjà ailleurs. Je ne sais pas si nous avions un thème commun dans nos films. Je pense que non. Mais vous savez ce qui est intéressant ? Ces deux dernières années, pratiquement tous ceux qui font partie de que vous appelez « la nouvelle vague » ont changé de sujet et de style. Prenez Vera Chytilova : Le plafond, Un sac de puces, Quelque chose d'autre... Tout le monde pensait qu'elle avait trouvé son style. Et puis elle a fait Les Petltes marguerites. Ou prenez Nemec : apres La fête et les invités, il a réalisé Les martyrs de l'amour ; et cette année il réalise un film musical avec Karel Gott et Marta Kubicova (des chanteurs populaires). Peut-être que dans un an ou deux on écrira que l'on a abandonné certaines choses. Mais ça ne sera pas la vérité. C'est juste la fin d'un cycle. II me semble qu'une nouvelle étape se prépare et qu'elle va démontrer que nous avons bien plus de choses en commun qu'il n'y paraissait il y a cinq ans.

Bien sûr, je préfère ne pas parler pour les autres ; tout ce que je peux faire c'est expliquer mon propre développement. Juste apres Kilian, j'ai commencé à tourner Gulliver (Un cas pour un bourreau débutant, adapté des Voyages de Gulliver NDLR), mais j'ai dû partir faire mon service militaire et ça a retardé le tournage de deux ans. Pendant que j'étais à l'armée, j'ai réalisé Chaque jeune homme, un film qui me donne toujours un complexe d'infériorité à chaque fois que j'y pense. Ensuite, pendant un an et demi j'ai travaillé sur le scenario de Gulliver, dans une ambiance assez irréelle je dois dire. C'est quand je l'ai eu fini et que la simple vue d'une machine à écrire ou d'une page blanche me soulevait le coeur que le directeur de production a fait interdire le tournage. Je n'étais pas en colère contre lui ou contre les gens à qui je devais obéir. J'avais juste la sensation de m'être épuisé dans ce travail et de ne plus pouvoir faire un pas de plus dans cette direction. C'est pourquoi peu de temps apres, j'étais impatient de faire des films qui n'avaient rien à voir avec tout ça.

AL : Le sujet, le style, c'est une chose. Mais quand les meilleurs talents de notre cinématographie arrêtent de se préoccuper de leur futur, de leur destin, il peut arriver qu'ils se réveillent un beau matin pour découvrir que - de nouveau - les conditions de leur liberté de création n'existent plus, pour des raisons bien différentes cette fois. Mais il sera trop tard à ce moment-là.

PJ : Ca pourrait arriver en effet. Mais je ne peux plus m'en préoccuper. J'ai le sentiment que nous ne sommes qu'une poignée de gens avancant « à dos de baleine » ; on n'arrête pas de se disputer à propos de la direction que devrait prendre la baleine et l'on ne réalise pas qu'il suffirait juste que la baleine plonge pour que nous soyons tous balayés. Je m'en veux vraiment d'avoir mis tant de temps à comprendre que nous ne sommes pas les maîtres chez nous.

L'automne dernier, j'ai passé un peu de temps en France. Les progressistes la-bas ont fait beaucoup pour nos films à une période où il semblait que chez nous, ils auraient été entièrement détruits. On a fait le déplacement dans plusieurs cinémas, surtout à la campagne, et ils étaient tous là, communistes et non-communistes, sur leur trente et un, dans l'espoir qu'ils allaient enfin pouvoir voir le socialisme et les gens qui en viennent. C'était plutot embarrassant la plupart du temps. Ils étaient très déçus, fâchés contre nous. J'ai pensé que je devais peut-être les aider d'une facon ou d'une autre, et puis j'y ai renoncé, me disant qu'ils verraient bien comment les choses sont réellement - qu'ils se rendraient compte que leur conception naïve sort tout droit des années cinquante.

Quant aux plus jeunes, les étudiants que j'ai rencontrés là-bas, je me sens très vieux par rapport à eux. J'ai presque honte de ne pas pouvoir partager leur sens de l'engagement, leur élan. Mais je trouve quand même plus facile de communiquer avec eux qu'avec les jeunes Russes.

J'en arrive à la conclusion qu'il est parfaitement inutile de dire aux gens que la vie est trop courte et qu'elle est unique. Je n'ai pas arrêté d'aider les gens et au final, j'ai fait assez peu de choses pour moi-même. J'ai l'impression que j'avais pourtant beaucoup de temps.

Mais c'est aussi déterminé par ma relation au cinema.

J'y suis arrivé par erreur en quelque sorte, comme beaucoup d'entre nous. J'étudiais la philosophie et le journalisme à l'université. Durant ma troisième année j'ai été exclu pour ne pas avoir rempli mon devoir d'étudiant (ils nous avaient enlevé la possibilité d'être réformé du service militaire alors nous avons organisé une rébellion).

Je me rends compte qu'il ne suffit pas de savoir bien écrire pour être journaliste, il faut avoir les qualités adéquates. Moi j'étais trop timide pour aller vers quelqu'un et lui poser des questions alors, au mieux, j'ai écrit un article sur les mouettes aux alentours de la rivière Vltava. Après notre exclusion de l'école, Antonin Maca (qui allait devenir scénariste et réalisateur) et moi-même nous sommes retrouvés à travailler pour des journaux locaux dans des petites villes. J'étais a Nymburk ; Maca à Podebrady. Nous habitions ensemble. Mais nous voulions surtout revenir à Prague alors on a passé le concours de l'école de cinéma. Et on a été recu.

AL : Pensez-vous que Gulliver soit un scénario qui marque déjà une autre periode ?

PJ : Non, ça n'était pas différent. C'était surtout beaucoup de travail. J'ai mis du temps à m'adapter au travail de groupe. J'avais l'impression que le fait de ne pas tout faire moi-même « désacralisait l'art ». Ce n'est que récemment que j'ai regardé ça d'un autre oeil : réaliser un film ne doit pas nécessairement être vécu comme une corvée, ça peut être drôle ! Regardez Nemec ou Forman et Passer. Moi j'ai toujours travaillé comme un âne, j'étais épuisé. Mais maintenant j'ai ma propre société de production.

AL : Mais ça represente beaucoup de travail aussi. Et une responsabilité en plus, avec l'obligation de prendre position.

PJ : Oui, c'est peut-être comme le reste au fond. J'ai participé à une dizaine de films, mais mon nom n'apparaît nulle part. C'est la même chose pour une société de production. J'avais promis à Fikar* que je le ferai, et je ne pouvais pas reculer. Je ne suis pas désolé, non. Mais je détesterais faire du mal à quelqu'un. Peut-être qu'une personne devrait s'occuper de la partie production comme on le fait avec les scénarios, comme ça les choses seraient d'autant plus agréables pour l'équipe de tournage. Je ne serais entouré que de gens que je connais. J'espère seulement que le studio comprendrait.

Quant aux films, on va faire le Chytilova, Gulliver, et plus tard, à l'automne, le film de Nemec, et ensuite celui de Krumbachova, cette fois elle sera réalisatrice, et puis Menzel, Krejcik...

AL : Mais ça veut dire retourner dans la bataille. Vous ne pourrez pas vous asseoir le dos tourné et être indifférent aux questions concernant quand et comment vos films seront distribués. Et s'ils sont vus par les spectateurs, ça représentera un changement fondamental, mais ça n'arrivera pas tout seul. Ceux qui sont à l'origine de la situation actuelle ne vont pas oeuvrer à votre place cette fois encore.

PJ : Oui, vu comme ça, vous avez raison. Prendre position lorsqu'il y a quelque chose de précis à accomplir, bien sûr, mais pas de maniere générale. J'ai juste abandonné l'incertitude et le messianisme. L'histoire de ma vie est un peu différente de la plupart de ceux de la jeune vague. En 1953-1956, après mon bac, j'ai traversé une période tres enjouée. Je passais des jours entiers a la bibliothèque ; je croyais que l'intellectuel avait une sorte de mission. Je suis au Parti Communiste de Tchécoslovaquie depuis 1956 - c'était à l'époque où beaucoup pensaient que l'on ne pouvait se politiser qu'à travers le Parti. Maintenant quand je regarde en arrière, j'ai l'impression d'avoir été un clown. Je ne faisais rien en fait, et n'avais aucune chance de rien faire d'ailleurs. Ils gardent un oeil sur la jeunesse et avant qu'ils vous donnent quoi que ce soit à faire, vous avez trente ans ! Partout ailleurs dans le monde, vous avez des chefs d'entreprise qui ont vingt-sept ans, et des bons !

Je suis extrêmement envieux de tous ces gens qui sont capables de se concentrer uniquement sur leur travail. Vous savez comment c'est : quelqu'un vient vous voir et vous dit, "Je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas tout laissé tomber. Tu vois bien, tu fais toujours des tas de trucs un peu partout à la fois, et regarde où ça te mène."

La situation des intellectuels au XXè siècle en Tchécoslovaquie est absurde. Je me dis souvent que ça pourrait être comme au XIXè siecle, mais ce n'est pas le cas. Alors nous devons trouver une position qui nous permettrait de ne pas paraître ridicules, au moins pour nous-mêmes.

 

* Ladislav Fikar - un poète à qui l'on doit l'aide majeure apportée au regain de la littérature à la moitié des années cinquante et à l'origine de la vague cinématographique dans les années soixante.