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Pedro Almodóvar : "Mes films s'adressent toujours au coeur et aux parties génitales..."

Dans cet entretien accordé au magazine espagnol "Diario 16" avant le tournage d' Attache-moi, le réalisateur révèle qu'il compte "presser Antonio Banderas comme un citron "! Il explique aussi avec regret qu'il "ne fait plus partie des underground". Et d'indiquer son poids qui augmente avec les années. Pour autant, Pedro Almodóvar a conservé sa verve, son énergie... et son équipe.

Comment te sens-tu ?

Pedro Almodóvar : Euphorique à l'idée de tourner à nouveau et paralysé face à l'incertitude du résultat.

Le succès de Femmes au bord de la crise de nerfs ne t'a pas donné davantage confiance en toi ?

Bon. Je me sens comme quand je tournais Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier avec la même excitation et les mêmes craintes. Je suis peut-être plus conscient des risques. Je ne crois pas qu'il existe dans ce monde un réalisateur qui affronte un tournage avec la certitude qu'il va en ressortir un chef d'œuvre. L'aventure consiste à essayer d'y parvenir et de vivre intensément chaque moment de ce défi.

Depuis le tournage de Femmes au bord de la crise... jusqu’à qu'à aujourd'hui, il s'est passé beaucoup de choses dans ta vie, il est difficile de croire que rien de tout cela ne t'ai changé.

Peut-être que j'ai changé et que je ne m'en rends pas compte. Mais fondamentalement, je me sens le même qu'au début. Très content de faire un autre film. Le succès est tellement envoûtant que j'avais parfois l'impression que j'allais recommencer à tourner et que je serais condamné à voyager sans arrêt toute ma vie.

Les hôtesses de l'air aussi, voyagent beaucoup mais généralement, elles ne connaissent pas Jane Fonda, Billy Wilder ou Madonna.

C'est sûrement parce qu'elles n'ont pas essayé : à Hollywood, les gens sont très accessibles.

Je n'en doute pas, mais avoue que tes voyages ne ressemblent en rien à ceux du personnel d'Iberia...

C'est sûr, et je suppose que dans quelques années, quand je repenserai à tout cela, je les trouverai fascinants. Mais il arrive un moment où l'on a plus envie d'écouter que de parler, d'observer au lieu d'être observé, de rester chez soi à regarder la télévision ou à papoter avec des amis au lieu de faire et défaire des valises.

Et bien pour ceux d'entre nous qui restent ici, condamnés à regarder la télévision ou à papoter avec nos amis, c'est émouvant de te voir recevoir tous ces prix et un si bon accueil partout dans le monde.

Moi aussi, je suis ému devant le triomphe d'un sportif espagnol. Comme toute l'Espagne, j'ai pleuré en voyant gagner la petite Arantxa. Malheureusement, le cinéma est différent du sport : l'effort, tu ne le fais pas face au public. Lorsqu'arrive le moment de la compétition, il n'y a plus rien à faire, on est paralysé. Cela ne dépend pas de toi, tu ne peux pas provoquer un miracle, et c'est ce qui rend l'expérience de recevoir un prix cinématographique moins excitante. La sensation d'entendre la nomination, quelques secondes avant l'annonce du gagnant, est d'une violence similaire à celle de la roulette russe.

Est-ce que cela ne te pèse pas d'être obligé de partir gagnant ?

Je m'amusais beaucoup plus quand je participais en tant qu'underground à des sections parallèles où il n'y avait pas de compétition et où le public avait son mot à dire, mais malheureusement je ne fais plus partie des underground.

Sur quoi se base ton succès grandissant, à ton avis ?

Je ne sais pas, je suis probablement le moins bien placé pour le savoir.

Mais le spectateur s'identifie de plus en plus à tes films, ça, tu l'auras quand même remarqué ?

Je suppose que j'ai grandi avec ce pays, j'ai évolué au rythme des temps. Dans les années 1970, je pesais 70 kilos, dans les années 1980, j'en pesais 80 et maintenant je frise les 90...

A laquelle de tes facettes appartient Attache-moi ?

Ce sera un film dur et romantique, davantage dans la lignée de Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? et La Loi du désir que dans celle de Femmes au bord de la crise de nerfs, mais toujours avec humour. Comme toujours, ce sera un film urbain, avec des personnages très marginaux qui luttent pour survivre et se réfugient dans l'amour comme principale thérapie.

Comme d'habitude, ton inspiration vient de la rue...

Oui, je comprends que notre pays soit plus intéressé par les problèmes de la jet-set, mais moi, personnellement, je me sens plus attiré par des personnages moins favorisés socialement.

Oui, parce que, physiquement, aussi bien Antonio que Victoria ne peuvent pas se plaindre.

S'il n'y pas de motif dramatique imposant le contraire, les protagonistes de films doivent toujours être beaux, il est alors plus facile pour le spectateur de s'identifier à eux et de s'émouvoir de leurs problèmes, et même de s'exciter physiquement. Comme tu le sais, le message de mes films s'adresse toujours au coeur et aux parties génitales.

La distribution compte de nombreux habitués, avec l'une ou l'autre absence notable et l'une ou l'autre nouvelle présence également notable.

Oui, la grande nouveauté est la présence de Victoria Abril. Cela fait longtemps que je voulais travailler avec elle, j'espère qu'elle sera une véritable bombe. Elle a tout pour elle, mais je reconnais que le rôle est complexe, elle va devoir travailler dur. C'est un rôle très dépouillé, très nu, mais c'est une battante.

Antonio Banderas est également de la partie...

C'est le premier rôle que j'écris en pensant à lui, cela va être une sorte d'overdose. Après Attache-moi, je devrais me passer d'Antonio pendant quelques temps pour qu'il puisse recharger ses batteries car j'ai l'impression que je vais le presser comme un citron. Pour moi, le casting reste l'élément le plus important d'un film et pour celui-ci, je crois que j'ai la chance d'avoir la distribution idéale. Je sais que je l'ai déjà dit et que je n'étais pas sincère mais cette fois, c'est pour de vrai.

Aux côtés d'Antonio et de Victoria, il y aura aussi Loles Leon...

J'espère que Attache-moi représentera pour Loles ce que Femmes au bord de la crise de nerfs a représenté pour Maria Barranco. Loles appartient à cette merveilleuse tradition d'actrices de caractère et atypiques, à l'instar de Maria Luisa Ponte et Laly Soldevilla. J'espère que grâce à ce film, les réalisateurs la découvriront une fois pour toutes.

Et que dis-tu de Paco Rabal ?

Paco Rabal est un génie, un des rares qui existent dans le cinéma espagnol.

Parle-moi du scénario, même si c'est pour me raconter un mensonge.

Ça, c'est du passé. Aujourd'hui, je ne peux que te livrer le vrai scénario. Il parle d'un garçon à qui la vie n'a rien offert, pas même un peu de bon sens. Le film raconte son difficile apprentissage pour devenir une personne normale.

Un hymne à la normalité ?

Pas exactement, mais pour quelqu'un qui n'a rien, avoir une maison, une femme, un travail et une famille va bien au-delà du rêve. Mais c'est surtout une histoire d'amour, ou plutôt comment on construit une histoire d'amour, en la forçant, même violemment,

Tu crois qu'il faut forcer l'amour ?

Parfois oui, mais je ne peux pas garantir que ça marche.

Dans le film, on verra aussi Julieta Serrano, Maria Barranco, Lola Cardons, Rossy de Palma. Heureusement, malgré ton succès tu restes fidèle à ton groupe.

Je suis fidèle, reste à voir s'il en sera de même du public.