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Philippe Lacôte : " Une quête initiatique autour de la violence..."

C'est sur le tournage de son documentaire, Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire, que le réalisateur ivoirien a puisé l'histoire de Run. Un film sur un coup d'état et une fuite, une quête initiatique autour de la violence nourrie du roman picaresque, du mysticisme et de la politique, nous dit-il.

À quand remonte l’idée de Run ?

Ce projet est né d’un travail documentaire que j’ai entamé il y a plus de dix ans en Côte d’Ivoire : je suis parti le 15 septembre 2002 avec une caméra numérique, à Yopougon, banlieue d’Abidjan où j’ai grandi, pour dresser un état des lieux d’une génération. En filmant mon quartier et mes amis d’enfance, dont l’un venait d’être abattu par la police, je souhaitais me pencher sur mes rapports complexes avec ce pays.

Trois jours après, la rébellion a éclaté. J’ai donc commencé à filmer mon quartier pendant les trois premières semaines du couvre-feu, au jour le jour, comme une sorte de carnet de bord en images.

Or, il se trouve que Yopougon est la plus grande commune de l’Afrique de l’Ouest, avec 1,5 millions d’habitants, et que c’est aussi le fief des Jeunes Patriotes, l’un des plus forts soutiens à l’ex-président Laurent Gbagbo. Dans ce contexte, je me suis mis à enregistrer les réactions des gens de la rue, à filmer les cars de militants qui se rendaient aux meetings et à capter les journaux télévisés en Côte d’Ivoire. Un jour, je suis allé interviewer un Jeune Patriote, chez lui, je lui ai demandé comment il avait rejoint ce mouvement, et il m’a répondu : « moi, j’ai trois vies ». J’ai passé cinq ans sur ce documentaire, Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire, qui est devenu une sorte de portrait autobiographique. Mais j’ai toujours gardé en tête cette phrase, « moi, j’ai trois vies », et c’est elle qui m’a donné envie de raconter l’histoire d’un jeune homme qui aurait trois vies. J’ai repris à mon compte les propos de ce garçon Jeune Patriote pour les inscrire dans un récit imaginaire et fictionnel.

Le titre, Run, s’est-il imposé rapidement ?

Très vite, je me suis dit que ce personnage allait passer d’une vie à l’autre en fuyant la précédente. En Côte d’Ivoire, aujourd’hui, 75 % de la population a moins de 30 ans, et les parcours individuels sont chaotiques, si bien que la course incarnait pour moi, non pas une fuite lâche, mais un élan vital : le protagoniste est bloqué dans sa vie et cherche une issue.

Je vois beaucoup de gens, là-bas, qui affrontent des « non-choix » : on construit sa vie là où les circonstances nous mènent, et on se retrouve sur un territoire qu’on n’a pas choisi, et où il faut s’inventer. Je voulais coller à cette réalité de la jeunesse ivoirienne. Et à partir du moment où j’ai décidé de raconter ces trois vies par la course, le nom du personnage s’est imposé et la structure du film s’est mise en place.

Comment avez-vous construit le scénario ?

J’avais trois intentions au départ. Je voulais d’abord traduire la trajectoire d’un jeune homme aujourd’hui dans un pays en crise, pour comprendre comment un tel personnage s’inscrit dans ce territoire et cherche à inventer sa vie. Ensuite, il s’agissait de rendre son parcours emblématique pour qu’il raconte quelque chose de l’histoire et de la géographie de ce pays. Enfin, à travers ce récit, je souhaitais exprimer un imaginaire de ce territoire. Celui d’une culture où la frontière entre le réel et le mystique, entre le présent et le passé, entre les morts et les vivants, n’est pas aussi délimitée qu’en Europe, et je trouvais important d’évoquer cette autre réalité, d’essence africaine.

Run est-il emblématique de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui ?

Il est ancré dans un imaginaire ivoirien par cette perméabilité entre le mystique et le politique, qui sont très liés en Afrique. Et il est inscrit dans la réalité du pays de manière plus contemporaine puisque, comme je le disais, chaque jeune, confronté à une crise permanente, est obligé d’héroïser sa vie. Run incarne une sorte de héros qui, à un moment, va se donner un rôle : vouloir participer à la construction de sa vie et de son temps. Et si on croise ces différents univers – réel, fantasmatique, passé, présent –, on arrive à un univers hypnotique qui nous permet de plonger dans la vie de ce personnage : par moments, on se demande s’il existe ou si on est en train de rêver avec lui.

C’est important pour moi que les histoires ne soient pas bouclées, et fermées, mais qu’elles dessinent une trajectoire humaine dans laquelle le spectateur peut inventer son propre parcours et son propre fantasme.

Run oblige le spectateur à s’interroger sur la violence.

Tout son parcours est une quête initiatique autour de la violence. Au fond, la question que pose le film, c’est le parcours d’un jeune homme qui tourne le dos à la violence, en refusant de porter un coup fatal à son maître, mais qui, au bout du compte, n’aura d’autre choix que de basculer dans la violence à son tour. C’est à travers cette question que je m’interroge sur l’histoire de la Côte d’Ivoire : il ne s’agit pas de dire qui a raison et qui a tort, mais de se demander comment nous avons basculé dans la violence. D’où vient cette violence ? Existait-elle dans les époques dites d’harmonie ? D’où l’importance des flashbacks dans le film, qui me permettent de me pencher sur les germes du nationalisme et, donc, de la violence.

La figure du fou semble traverser le film.

L’objectif de Run est de tuer le Premier Ministre. Et pour y parvenir, il se transforme en fou. Je suis donc parti d’une réalité urbaine et culturelle. Car aujourd’hui, dans les capitales africaines, le fou a un statut particulier : on ne fait pas attention à lui, on ne le voit pas pour ainsi dire, et il peut circuler n’importe où sans qu’on lui demande jamais ses papiers. Par ailleurs, le fou est aussitôt identifié comme tel par sa tenue vestimentaire.

Du coup, Run prend l’allure d’un fou pour se rapprocher du Premier ministre : il sait que ce « masque » est une arme redoutable. J’ai beaucoup pensé à Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar d’Imamura : ici, on pourrait dire qu’il s’agit d’Histoire de la Côte d’Ivoire racontée par un fou. J’ai le sentiment que la place du fou est un point de vue intéressant pour questionner l’histoire récente de la Côte d’Ivoire, pays qualifié de « miracle économique », puis qui a sombré dans la décadence et, enfin, dans le nationalisme et le chaos.

Le film évoque les grandes fables picaresques.

Les trois vies qu’évoque le film esquissent un parcours initiatique pour un jeune homme qui va prendre conscience de sa liberté. Tout le film permet d’aboutir à cette séquence finale, où le protagoniste déclare : « je m’appelle Run, et si je m’enfuis, c’est pour défendre ma liberté ». Du coup, les différentes étapes – enfance, adolescence et âge adulte – et les personnages que croise Run l’amènent progressivement à cette prise de conscience, et lui permettent de se reconnaître comme individu qui a « droit de cité ».

On retrouve donc tous les codes du parcours initiatique, et ce n’est pas un hasard si le personnage de Run ne fonctionne que par rencontres et apprentissages auprès des autres.

D’abord, auprès du faiseur de pluie, avec qui il apprend le sens harmonieux des choses, les liens entre les astres et la Terre, entre l’invisible et le visible. Puis, avec Gladys, avec qui il parcourt le pays, et apprend la liberté, le rire, l’humour, le sens du spectacle. Quand il arrive dans le présent du film, celui des Jeunes Patriotes, il est armé de tout cet apprentissage. Pour moi, ce parcours initiatique évoque le roman picaresque et Garcia Marques, mais aussi le cinéma américain qui invente des personnages mythologiques.

Lorsque j’ai commencé à faire des films, ce qui m’a fasciné, c’est que le cinéma est une école de la vie et de gestes : je pouvais sortir d’une salle de cinéma et me dire que j’allais allumer ma cigarette comme Belmondo dans A bout de souffle. De même, mon personnage donne à voir des attitudes et ce que j’aimerais, c’est que, demain, des jeunes d’Abidjan puissent s’en inspirer. La Côte d’Ivoire est un jeune pays, indépendant depuis 1960 seulement, et on a besoin de s’héroïser et de s’identifier à des trajectoires fortes.

Vous travaillez aussi le genre du polar...

C’est totalement volontaire. J’ai découvert le cinéma quand j’habitais à Abidjan : ma maison jouxtait un cinéma qui s’appelait «Le Magic», où je voyais essentiellement des films de karaté, du Bollywood et des westerns – des films très codifiés. C’était ma maison ! Ma mère m’y laissait à chaque fois qu’elle allait faire une course, puis elle venait me chercher au bout d’un quart d’heure, pour m’y déposer deux heures plus tard, etc. Je ne voyais jamais un film en entier, et toutes ces séquences vues de manière morcelée constituaient une seule histoire que je réinventais.

J’étais fasciné par ces séances de cinéma, remplies de publics très divers qui réagissaient sans cesse par rapport au film. Car on venait là en connaissant l’histoire à l’avance et les codes de tel ou tel genre. On pouvait donc se projeter dans les émotions des personnages et les accompagner. C’était un cinéma très interactif. Le degré zéro du cinéma. J’ai donc été formé au cinéma de genre.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?

Tous les interprètes sont des acteurs que je suis allé chercher, pas forcément pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils dégagent. Ce qui m’intéresse en Côte d’Ivoire, c’est que les notions d’acteur professionnel et non professionnel sont perméables. J’aime bien jouer avec cette porosité : j’aurais du mal à travailler uniquement avec des acteurs professionnels, au risque d’enlever beaucoup de mystère à mes personnages. Je préfère donc parler d’ « interprètes » que d’acteurs. Et mes « interprètes » peuvent venir d’une école d’art dramatique ou de la rue.

Au départ, le projet s’est monté autour d’Abdoul Karim Konaté, qui interprète Run. Il se trouve que j’avais produit Burn it up Djassa (Le Djassa a pris feu), avec le même acteur, tourné en une dizaine de jours à Abidjan. Du coup, dès que j’ai commencé à travailler sur Run, j’ai pensé à Karim.

La première fois que je lui ai fait parvenir le scénario, c’était en 2010, en pleine guerre. Assez vite, il nous a envoyé des photos où il s’était déjà transformé en fou, avec une perruque : c’était sa première interprétation du rôle. Le garçon qui joue Run enfant s’occupe de chevaux dans la vie. Je l’ai rencontré parce qu’il m’avait amené un cheval sur un de mes courts métrages et que j’ai eu envie de le filmer. Peut-être ne fera- t-il jamais d’autres films, et encore moins une carrière d’acteur. Mais il a une présence très forte qui m’inspire. Isaach De Bankolé est un comédien avec qui j’avais envie de tourner. Je suis fasciné par sa trajectoire d’acteur caméléon, qui a travaillé avec Chéreau et Koltès, puis qui s’est fait connaître grâce à des cinéastes comme Claire Denis et Jim Jarmusch. J’avais envie de convoquer l’histoire du cinéma qu’il véhicule. Alexandre Desane, qui joue l’Amiral, est un jeune acteur français originaire d’Haïti avec qui j’avais tourné un court métrage. Rasmané Ouédraogo, Maître Tourou dans le film, a travaillé avec Idrissa Ouédraogo, les frères Dardenne et Van Der Keuken.

Quant à Reine Sali Coulibaly, qui incarne Gladys, c’est une comédienne de séries télé au Burkina Faso. La difficulté a donc été d’harmoniser le jeu de ces acteurs d’origines et d’horizons extrêmement divers. Du coup, j’étais parfois inquiet sur le tournage car je craignais que cette mosaïque ne raconte pas un seul monde.

Quels ont été vos choix de lumière et de cadrage ?

J’ai travaillé avec un jeune chef-opérateur israélien, Daniel Miller, dont c’était le premier long métrage. Je cherchais en effet quelqu’un qui n’ait aucun a priori, et aucune connaissance de l’Afrique. La plupart des films tournés en Afrique aujourd’hui, de cinéastes africains ou étrangers, émanent de conceptions plaquées sur ce continent, davantage que d’un vrai regard. Daniel, lui, est arrivé en Côte d’Ivoire avec un œil neuf. Et comme il n’a que 27 ans, il a pu avoir un véritable échange avec les jeunes de Côte d’Ivoire. De mon côté, si je suis très interventionniste sur les cadres, j’interviens très peu sur la lumière. Je travaille avec le chef-op jusqu’à ce que je lui dise « cette lumière est vraie et elle correspond à ma vision du pays ».

Run articule divers univers – la ville, la nature somptueuse, les paysages arides – qui semblent recomposer le pays tout entier.

L’objectif, c’était de raconter, à travers la trajectoire de Run, vingt ans de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire, mais aussi d’évoquer sa géographie. Je voulais montrer que le pays est constitué de toute cette diversité, d’autant plus que plus d’un quart de la population est d’origine étrangère : en Côte d’Ivoire, on retrouve toute l’Afrique de l’Ouest.

C’est donc une mosaïque chaotique, où se côtoient musulmans et chrétiens, populations traditionnelles et d’autres plus modernes, qui explique peut-être la crise qu’on a traversée, mais qui donne aussi sa force au pays. Formellement, cela m’intéressait de passer de l’univers onirique de l’enfance – où les éléments naturels sont très présents – à un monde urbain, celui des Jeunes Patriotes, où les sons sont plus saturés et heurtés et vont même jusqu’à se superposer. En réalité, je voulais partir d’une harmonie pour arriver à un chaos : il fallait que cela se ressente dans l’écriture, et dans la mise en scène.

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