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Rabah Ameur-Zaïmeche : " Le choix d'un imam est devenu un motif de déchirement"

Quelle est la place de l'Islam dans le monde du travail ? Dernier Maquis veut laisser de l'espace au spectateur pour réfléchir par lui même sur ces sujets sociaux et spirituels trop rarement abordés au cinéma.

Au moment de l’écriture, vous connaissiez déjà ce décor, qui est quasiment le seul du film ?

Oui, je connais cet endroit depuis longtemps. C’est un garage en région parisienne, dans une zone industrielle semblant abandonnée, avec des cuves de carburant, un canal, des avions qui passent... J’ai vu ce lieu à l’aube et j’ai immédiatement senti que c’était un décor de cinéma, qu’il fallait y faire un film – ou plutôt qu’il y avait là un film qui m’attendait, de toute évidence.

Cette " scène " unique, cette sorte de plateau de théâtre où se déroule quasiment toute l’action, comment l’avez-vous abordée au tournage ?

On a commencé par filmer ce décor comme celui d'un théâtre antique. On a eu de la chance, juste à côté du garage il y avait une colline depuis laquelle on pouvait faire des plans qui ressemblent à des plans de grue. Puis, on a plongé au milieu de l'arène, on a placé la caméra au centre des rapports de production, avec une vision à 360 degrés, et on filmait comme ça de tous les côtés, en tournant la caméra sur elle-même pour attraper des morceaux du décor et des personnages. Le meilleur, c'est que ce plateau composé de mille milliards de palettes rouges était toujours mouvant, sans cesse déplacé par l'activité humaine.

Que représentent ces palettes, pour vous ?

Elles sont le cœur du film. Ce rouge, ça sautait aux yeux... La palette est la preuve éclatante du côté archaïque de tout système de production. C’est un objet central dans le transport des marchandises, et en même temps un objet élémentaire, un assemblage ingénieux de morceaux de bois qui n’a de valeur que fonctionnelle. Elles viennent d'Amérique, comme les ragondins...

A ce propos, les deux scènes autour du ragondin détonnent dans la narration. C’est une caractéristique de votre cinéma, cette idée de transporter le film dans un ailleurs inattendu, le temps d’une respiration ?

J’aime ce type de décrochages, qui sont toujours un peu dérisoires, un peu joyeux... On ne quitte pas le film pour autant, mais on change pendant un instant de mode de perception. Ce sont des choses qui se conçoivent sur le tournage. A l’écriture, on ne peut que formuler des hypothèses... Pour revenir au ragondin, animal envahissant, considéré comme nuisible seulement parce qu'il fait des trous dans les berges, comment ne pas être de son côté ?

Qui sont les personnages de votre film?

Ce sont des travailleurs étrangers, des manœuvres, des mécaniciens et un chef de village. Ils constituent une composante importante du prolétariat d'aujourd'hui ; mais sont souvent méconnus et exclus du processus démocratique. Et puis il y a Mao, le patron musulman qui ouvre une mosquée et désigne sans aucune concertation l'imam.

Comment avez-vous procédé pour faire jouer ensemble les acteurs, dont vous, et les ouvriers qui travaillaient au garage ?

Il n’y a que des acteurs dans le film, mais seuls les mécanos, Titi et moi avions déjà joué auparavant. Les autres, les manœuvres qui triaient, réparaient et peignaient les palettes, le sont devenus pendant le tournage. Il a fallu peu de temps pour se comprendre, même si au départ ils nous prenaient pour des fous. Mais ils se sont imposés d’eux-mêmes. Le muezzin vient du Sénégal. Il me rappelle Bilâl, un esclave affranchi, compagnon du prophète, qui est devenu le premier muezzin de l’histoire de l’Islam. L’imam, formé en Algérie, a toujours rêvé de faire du cinéma. C'est comme ça qu'on a trouvé nos personnages, en découvrant nos acteurs.

Ce que vous observez, dans Dernier maquis, c’est la place de l’Islam dans le monde du travail...

Oui, avec les questions que cela soulève... La scène où les ouvriers s’opposent sur le choix de l’imam est importante parce que cette question-là, celle de la désignation de l’imam, est historiquement capitale : après la disparition du Prophète, c’est devenu un problème central, un motif de déchirement.

Ce qui m’intéresse, c’est de montrer cette controverse aujourd’hui en France, dans une zone industrielle de la région parisienne, avec des ouvriers et un patron au caractère prosélyte ; et ce que cela déchaîne dans leurs rapports et leurs aspirations. Il y a un mur entre eux, mais celui-ci est percé de trous et la lumière le traverse de partout. Ça pourrait être ça le dernier maquis.

 

Propos recueillis par Jean-Philippe Tessé