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Raoul Ruiz, jardinier de Camilo Castelo Branco

Quand Paulo Branco m’a proposé de réaliser les Mystères de Lisbonne, j’ai compris que j’attendais en fait ce genre de proposition depuis des années (depuis une éternité, diraient Vargas Vila et Nene Cascallar à l’unisson), écrivait le cinéaste...

Cette avalanche, cette cataracte d’avanies, de crimes et de désastres inattendus, ce fleuve d’amours douloureuses et d’espérances meurtries qui arrosait la vallée de larmes fertile que peuplaient les personnages de Camilo, je les connaissais depuis toujours.

Je me sentais la force de parcourir ce territoire, d’y naviguer avec la ferveur d’un volontaire sauvant les victimes d’une énième inondation en Inde.

L’époque du drame moderne, où chaque personnage sait ce qu’il veut et pourquoi il le veut, n’est plus. Ce genre est devenu obsolète, hors d’usage, irréel. La logique des effets et des causes à tout prix propre au drame moderne a fait place aux turbulences paranoïaques du monde de la mondialisation.

J. H. Lawson nous disait : une histoire commence là où quelqu’un désire quelque chose. Mais qui a le courage de vouloir quelque chose sans en appréhender les conséquences, nécessairement hasardeuses ?

Qui veut des guerres absurdes qui laissent le monde sans trêve ? Qui veut des désastres naturels que provoque le réchauffement de la planète (prévu par Camilo, au cas où vous ne le sauriez pas) ? Qui veut aimer ?

Nous vivons, un point c’est tout, comme le dit la chanson de Los de Aragón : « Puisque nous sommes vivants, Il faut vivre. »

Lorsque j’ai lu pour la première fois l’adaptation de Carlos Saboga, qui me parut excellente, je me suis laissé emporter par la narration et c’est tout. À la seconde lecture, mon attention s’est concentrée sur l’espèce de paix, de tranquillité qui enveloppait les douloureux événements que l’histoire suggérait et montrait. C’était comme parcourir un jardin.

Joris-Karl Huysmans évoque dans son roman La Cathédrale un jardin allégorique (mais réel) dans lequel chaque plante, chaque arbre, chaque fleur représente soit des valeurs morales, soit des péchés.

C’est ainsi que j’ai imaginé le film qu’il voulait faire. Comme Le Jardin de fleurs curieuses d’Antonio de Torquemada, comme le jardin d’Éden que décrivit saint Brendan quand il revint de l’au-delà, comme le jardin de L’Enfer de Dante dans lequel chaque fleur, chaque plante est un suicidé châtié.

Linné, le père de la botanique, croyait que Dieu punissait chaque mauvaise action de châtiments dadaïstes : quelqu’un donne un coup de pied à un chat, et dix ans après il voit sa chère et tendre épouse tomber d’un balcon et mourir sous ses yeux (voir la « Némésis divine »).

Pendant que je tournais Mystères de Lisbonne, j’ai souvent pensé à Linné : un jardin est un champ de bataille. Toute fleur est monstrueuse. Au ralenti, tout jardin est shakespearien.

Si quelqu’un me demandait de résumer ma position par rapport au film Mystères de Lisbonne, je dirais qu’elle fut celle d’un jardinier."

 

Raoul Ruiz

Extrait de la Préface de Mystères de Lisbonne de Camilo Castelo Branco Traduit du portugais par Carlos Saboga et Eva Bacelar