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Rodolphe Marconi : "La villa Médicis n'est pas comme je me l'étais imaginée !"

Lauréat de la villa Médicis, le réalisateur a été pensionnaire du célèbre palais de l'Académie de France à Rome. "Il y règne une atmosphère étrange et pesante, dit-il. Il est très facile de se retrouver pétrifié, paralysé dans ce lieu où pierres et statues respirent encore. Je me suis laissé porter, j'ai laissé la Villa et la ville faire ressurgir ce qui pouvait ressembler à ma part de romantisme et de poésie."

Bien qu'il soit sorti après Ceci est mon corps, Défense d'aimer est votre premier film... Je l'ai tourné au début de l'année 2000, alors que j'étais encore pensionnaire à la villa Médicis. Puis j'ai été obligé de le « mettre de côté » pour réaliser Ceci est mon corps qui était déjà signé et dont la disponibilité des acteurs n'était pas modifiable. La distance et l'isolement vécus comme une retraite sont à l'origine de ce film. Je me suis inspiré de ce que je vivais là-bas. J'étais sous influence, sous perfusion de tout ce qui émane de la ville, des marches dans Rome ; la mort, l'amour, la douleur, les églises, les peintures, la Renaissance, mais aussi toute la charge émotionnelle de ce qui reste de la Rome antique. La projection qu'on peut faire sur des personnages réels ou de légende qui ont habité ces lieux. Cet hyper-dramatisme ambiant qui finit par vous posséder.

Quel était le point de départ du scénario ?

« Chaque jour, j'attends que le même jour passe et se termine. » C'est la première phrase du journal que j'ai écrit durant mon séjour à la villa Médicis.J'étais arrivé à la Villa avec mes sacs de voyage et quelques encombrants disparus. Je partais pour un an, je partais en train, cela me laissait le temps d'imaginer ce que j'allais trouver dans ce fameux palais mythique. J'avais envie que le voyage dure longtemps, retrouver peut-être les sensations des peintres ou des écrivains qui, sous Louis XIV, partaient à cheval, leur voyage durait alors trois mois. L'idée du film est donc partie de celle d'un livre-journal où les sensations prenaient le pas sur la narration. Il s'agissait de faire un film autour du sentiment amoureux. Le désir, l'attente, le manque en seraient les principaux ressorts dramatiques. Je n'ai pas cherché à raconter une histoire sur une relation homosexuelle. Je voulais juste parler d'un garçon qui, à un certain moment de sa vie, est plus fragile. Il se perd, s'accroche, dérape, vit un état qui lui échappe, où le désir, la dépendance et l'obsession pour l'autre sont aussi, sans qu'il en soit vraiment conscient, un moyen de survivre à une autre douleur plus ancienne. Peut-être.

Le film est donc fortement inspiré par La villa Médicis.

La villa Médicis n'est pas comme je me l'étais imaginée ! C'est un palais, certes magnifique, mais peu accueillant... pas plus généreux. Il y règne une atmosphère étrange et pesante. Je me rappelle le premier mois, aucun des nouveaux pensionnaires ne traversait seul les jardins la nuit. Appréhension, frilosité générale, envoûtement ? Il est très facile de se retrouver pétrifié, paralysé dans ce lieu où pierres et statues respirent encore. La Villa vous mange peu à peu et vous retient dans ses murs, lentement, elle vous retire l'envie de sortir. On tourne en rond, on attend, on cherche quelqu'un, on se perd et on finit par s'abandonner. Je me suis laissé porter, j'ai laissé la Villa et la ville faire ressurgir ce qui pouvait ressembler à ma part de romantisme et de poésie.

Vous interprétez vous-même le rôle principal...

Nous avons tourné en février. Au départ il n'était pas question pour moi d'interpréter Bruce, mais l'acteur s'est désisté la veille du premier jour de tournage. J'ai failli renoncer. C'est Françoise Thouvenot, la scripte, m'a convaincu de reprendre le rôle. C'est un film qui a été tourné dans l'urgence, avec peu d'argent et les moyens du bord. Jouer le rôle en trois langues et mettre en scène à raison de sept séquences par jour était assez sportif...L'homme y est littéralement mis à nu...L'idée de déshabiller l'homme, de le montrer autrement, il est possible que cela dérange ou choque, bien que ce ne soit pas mon intention. Moi, je veux déshabiller les hommes, je les connais finalement moins que les femmes. L'approche est forcément différente. Il y a de nombreuses façons de dénuder quelqu'un. C'est aussi un moyen d'aller vers l'inconnu.Un des thèmes centraux est celui de l'attenteL'attente, le manque, la compensation sont des thèmes qui me hantaient à l'époque où j'ai réalisé Défense d'aimer. Aujourd'hui, ce n'est plus une obsession. Attendre, épier, Bruce en a plutôt honte, il se retrouve comme un passager clandestin la nuit dans les jardins de la villa Médicis. Il est obligé au secret, il ne sait plus où est la limite entre le masochisme et la destruction. L'obsession de Bruce envers Matteo est, encore une fois, liée au vide permanent qui l'entoure, au lieu et au temps qui n'a plus la même mesure. Attendre en croyant aimer devient son occupation principale, tandis qu'il écrit de moins en moins.

Une drôle de Dolce vita ?

Le lit de Bruce est presque un personnage. Matteo, puis Orietta et enfin Aston passent par ce lit dont l'oreiller distingue la place de l'autre, celui qui manque et que Bruce imagine. J'ai essayé de filmer Rome de la façon la moins attendue possible. J'avais envie de tout filmer... Ce que j'ai fait d'ailleurs. Excepté la fontaine de Trevi. Pour moi, il était hors de question que je la filme, parce que La Dolce Vita reste La Dolce Vita !